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Alain Juppé : « Pour une nouvelle politique en faveur du patrimoine »

Du plus profond de son histoire, par ses œuvres, ses artistes et ses créateurs, par sa langue, par sa tradition d’accueil et les échanges qu’elle a favorisés, la France exprime son génie à travers une culture originale, ouverte et tolérante, audacieuse et généreuse. Cet héritage est le nôtre. Il est bien plus qu’une fierté. Il dit ce que nous sommes. Il nous rassemble et nous fédère. Il est la source et l’expression du destin qui nous unit. 

Alors que les Français vont une nouvelle fois manifester leur profond attachement au patrimoine de la France à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, je veux dire ici ma conviction qu’il est urgent de tout entreprendre pour préserver, enrichir et renouveler ce legs inestimable de notre histoire. Redonner du sens à notre société, retisser les liens qui se sont distendus entre nous, travailler à l’intégration de tous au sein de la communauté nationale, cette ambition n’aura de sens que si nous savons replacer la culture au cœur du projet politique pour la France.  

Or force est de constater la stupéfiante impasse d’un quinquennat qui s’achève sans bilan, à l’image d’une politique du patrimoine systématiquement sacrifiée. Le constat est accablant : comparés à 2011, les moyens consacrés par l’Etat à cette action pourtant essentielle ont chuté de près de 20 %, exposant chantiers et entreprises à des à-coups dévastateurs. Plus qu’une erreur, c’est une faute. Oui, il y a aujourd’hui urgence à relancer la politique du patrimoine, à lui redonner perspective et moyens et je propose que soit engagé dès 2017 un Plan Patrimoine pluriannuel.

Il y a aujourd’hui urgence à relancer la politique du patrimoine.

Un plan qui donne d’abord toute sa place aux hommes. Il devra comporter un ambitieux volet de formation de la main-d’œuvre spécialisée dans le bâtiment et la restauration afin d’encourager la création d’emplois dans tous les métiers d’art, qui sont parmi les secteurs d’excellence et d’avenir où nous devons nous affirmer. Avec quelque 7 000 chantiers par an et près de 500 000 emplois directs et indirects sur l’ensemble de notre territoire, ce secteur apporte une contribution économique majeure. Il constitue un atout maître tant notre savoir-faire est grand et reconnu dans le monde entier. N’oublions jamais qu’avec nos paysages, notre patrimoine attire pas moins de 80 millions de touristes chaque année : il y a là un incomparable vecteur d’attraction et de rayonnement international pour notre pays.

Ce plan sera ensuite l’occasion de lancer des chantiers à la fois nécessaires après trop d’années de négligence et de forte portée symbolique. Je pense à nos monuments nationaux comme nos grandes cathédrales, irremplaçables témoins d’un moment de génie et de ferveur collective. Mais je pense aussi à notre patrimoine de proximité pour lequel la Fondation du patrimoine, qui mérite attention, fait beaucoup. L’effort devra aussi porter sur les espaces naturels. Car la France, c’est aussi une nature et des paysages, avec un extraordinaire maillage de parcs nationaux, régionaux et locaux, de forêts, domaniales, municipales ou privées, qui nous donne une responsabilité première dans la préservation des richesses naturelles et de la biodiversité de notre continent.

N’oublions jamais qu’avec nos paysages, notre patrimoine attire pas moins de 80 millions de touristes chaque année.

Cet élan doit unir l’action et les ressources des acteurs publics et des initiatives privées. Près de 90 % des monuments protégés appartiennent à des particuliers et aux collectivités locales, un dixième seulement – même s’il n’est pas le moindre, revenant à l’État. Après le succès de la loi « Aillagon » du 1er août 2003, je souhaite un acte II du mécénat et de l’initiative privée afin de conforter la législation existante, reconnue comme l’une des meilleures au monde, et d’en accentuer les effets positifs.

Ce plan devra aussi s’intégrer dans une relance de la belle idée européenne, qui paraît si malade aujourd’hui. Il existe une « Culture de l’Europe » ; il est temps de faire émerger une « Europe de la Culture ». Dans ce cadre il faudra mobiliser le Commission européenne pour porter un grand programme de numérisation du patrimoine européen. A quand une grande encyclopédie numérique du patrimoine, afin de disposer d’un outil moderne pour présenter et faire partager par tous les richesses héritées de notre histoire.

Il existe une « Culture de l’Europe » ; il est temps de faire émerger une « Europe de la Culture ».

Mais, au-delà des monuments, grands ou petits, et des sites, le patrimoine, c’est aussi ce qui nous entoure au quotidien. Il est présent dans chacune de nos villes et chacun de nos villages. Près de 44 000 immeubles protégés et près de 19 000 communes font l’objet d’une mesure de protection. C’est pourquoi je propose que se tiennent des assises nationales et régionales du patrimoine, associant tous les acteurs publics et privés concernés, afin de mieux articuler politique du patrimoine, politique de l’urbanisme et politique de la ville et mettre ainsi en œuvre un développement véritablement durable.

Mais, au-delà des monuments, grands ou petits, et des sites, le patrimoine, c’est aussi ce qui nous entoure au quotidien. Il est présent dans chacune de nos villes et chacun de nos villages.

La politique du patrimoine ne saurait plus se limiter à la simple conservation de nos monuments historiques ni à la simple rénovation de bâtiments hérités du passé. Il lui revient aussi de penser la réutilisation de ce patrimoine et de contribuer à façonner des espaces architecturaux et urbains résolument contemporains mais fidèles à une histoire, à une mémoire, à des racines, dans lesquels les habitants aient plaisir à vivre. Respect de l’environnement et recherche de l’harmonie doivent aller de pair dans la cité moderne. La création, notamment architecturale, doit y trouver toute sa place afin de nourrir une ambition collective où le Beau est conçu comme un droit pour chacun et non pour les seuls nantis.

Respect de l’environnement et recherche de l’harmonie doivent aller de pair dans la cité moderne.

La politique du patrimoine, ce n’est ni un luxe, ni une dépense somptuaire, ni une nostalgie. C’est une vision humaniste de la citoyenneté et de la nation au XXIème siècle. C’est une vision optimiste de la France, de son avenir et de sa force de séduction dans le monde moderne. C’est un projet ambitieux capable de fédérer les énergies publiques et privées. En nous aidant à nous rappeler ce qui nous fait Français, c’est une invitation à innover, à imaginer, à créer et à inventer une France nouvelle.

Alain Juppé