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Tribune dans Le Monde : « Faire confiance aux enseignants »

Alain Juppé a publié ce mercredi 31 août 2016 une tribune dans le journal Le Monde, rappelant ses priorités pour l'Éducation.

Il y a un an dans mon premier livre à l’attention des Français, je traçais « Mes chemins pour l’école ». En le publiant au moment de la rentrée des classes, j’entendais marquer ma conviction très profonde que l’éducation doit être la priorité de notre nation. Même si les questions de sécurité occupent en ce moment la première place dans les esprits, ma conviction demeure plus que jamais intacte.

Chance pour ceux qui sont prêts, le monde ouvert qui est le nôtre aggrave les risques de décrochage et de perte de repères pour ceux à qui l’école et leurs familles n’ont pas donné les bases nécessaires pour l’affronter: savoir écrire et compter, apprendre à exercer son jugement, comprendre les règles nécessaires à la vie collective. Or, près de 120.000 jeunes sortent chaque année de l’école sans diplôme ou qualification. C’est un grand gâchis, c’est surtout un réservoir de frustrations, de désillusions, et parfois de vives rancœurs à l’égard d’un système qui n’a pas su donner à chacun ses chances. C’est pourtant la vocation de l’école d’être ce lieu où chacun peut réussir selon son travail, ses dispositions et son mérite, où les meilleurs sont encouragés et où ceux qui décrochent ne sont pas laissés à eux-mêmes. Je souhaite donc que nous nous engagions ensemble sur la voie exigeante de l’adaptation de notre système éducatif à son environnement.

 

Je souhaite donc que nous nous engagions ensemble sur la voie exigeante de l’adaptation de notre système éducatif à son environnement.

 

C’est une entreprise de longue haleine qui demandera aux enseignants du courage et de la persévérance et aux responsables politiques la continuité qui a fait depuis trop longtemps défaut. La succession des réformes au cours des dernières décennies a suscité en effet un profond désarroi et épuisé les forces de beaucoup. On le voit cette année encore à l’occasion d’une rentrée des classes, marquée par la mise en œuvre de la réforme du collège. Cette nième réforme a été pensée au ministère et mise en application partout dans une hâte qui produit hélas déjà ses premiers effets : impréparation et désorganisation. Elle accouche d’un dispositif tout à la fois rigide et flou dont les enseignants doivent s’accommoder sans accompagnement. Comment changer les habitudes et les manières de faire si ceux qui sont en charge ont le sentiment de subir ? Cette réforme marque aussi la persistance d’une défiance envers les notions de mérite et d’excellence dont certains courants politiques ne parviennent pas à se défaire, et dont les sections européennes et les langues anciennes font les frais. Nous ne pouvons plus continuer ainsi. Il faut un changement radical de logique. Radical, c’est à dire en s’attaquant à la racine de la faiblesse de notre école : cette prétention de vouloir tout décider et tout gérer de Paris !

 

Nous ne pouvons plus continuer ainsi. Il faut un changement radical de logique. Radical, c’est à dire en s’attaquant à la racine de la faiblesse de notre école : cette prétention de vouloir tout décider et tout gérer de Paris!

 

J’ai rencontré et écouté de nombreux enseignants. J’en retire la conclusion qu’il est illusoire de promettre que l’amélioration de la performance éducative de notre système viendra d’une nouvelle réforme des programmes ou d’un déplacement du curseur d’une heure dans une ou deux disciplines. Ma conviction est qu’il faut faire confiance aux enseignants en leur permettant de façonner, dans un cadre national bien défini, une offre éducative adaptée à l’extrême diversité des profils des élèves. Un tel changement suppose un intense travail en équipe avec les responsables d’établissement. Les équipes pédagogiques qui décideront de s’y engager auront une réelle latitude pour gérer les dotations et adapter l’offre éducative en fonction des besoins des élèves. Elles le feront au sein d’un projet d’établissement, conçu et porté de façon collégiale et dont les résultats seront régulièrement évalués. Ainsi pourront être mis en place des dispositifs de soutien individuel adaptés, des options artistiques ou scientifiques lourdes ou des filières de langue renforcée à l’abri des changements d’orientations trop fréquents…. Ce modèle éducatif, qui fonctionne avec succès dans de nombreux pays, suscitera compte tenu des habitudes, dans un premier temps, des inquiétudes et des résistances. C’est pourquoi cette délégation large des moyens éducatifs se fera au départ sur la base du volontariat et en se donnant le temps de recueillir les leçons de l’expérience. Le succès devrait avoir au fil du temps un effet contagieux.

En même temps que cette indispensable respiration du système éducatif, je veux faire porter l’attention sur le primaire. Les dernières études le confirment : dès la fin de l’école primaire, près de 20 % des élèves n’ont pas acquis les bases en français ; 30% décrochent en mathématique, en sciences. Et ce sont les enfants de familles modestes qui enregistrent les plus mauvais résultats. Le retard accumulé à la fin de la maternelle n’est jamais rattrapé dans les classes élémentaires et s’accentue au collège. Des moyens devront donc être concentrés sur les classes de maternelle et de CP, afin d’améliorer le taux d’encadrement et rejoindre sur ce critère les pays les mieux classés de l’OCDE.

  

Des moyens devront donc être concentrés sur les classes de maternelle et de CP, afin d’améliorer le taux d’encadrement et rejoindre sur ce critère les pays les mieux classés de l’OCDE.

 

Cet effort devra permettre la création de petits groupes pour les élèves les plus en difficulté. Et parce que les toutes premières années de la vie ont une importance capitale pour l’apprentissage de la langue, je veux faciliter le recrutement d’animateurs linguistiques en crèches pour une pratique du français.

Rien ne pourra se faire sans l’engagement des enseignants. Revalorisé par l’amélioration indispensable de la formation – « nous ne sommes pas formés ! » m’ont écrit des centaines d’entre eux - le statut de l’enseignant devra faire l’objet d’une appréciation salariale, que j’ai proposée il y a un an et permettre aussi à ceux qui le souhaitent d’exercer des responsabilités pédagogiques étendues au sein d’un vrai conseil d’établissement.

Au moment où les élèves, leurs professeurs et leurs parents s’engagent dans une nouvelle année scolaire, je leur souhaite beaucoup d’ardeur et ne doute pas de leur désir profond de s’engager demain dans un nouveau chemin pour l’école.

 

Tribune à retrouver sur le site du journal Le Monde