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Une nouvelle page d’histoire pour l’Europe

La Grande-Bretagne vient de choisir de divorcer d’avec l’Union Européenne. C’est son droit souverain. Il faut bien sûr le respecter.

Les conséquences de ce choix seront lourdes pour le Royaume-Uni, mais c’est désormais son affaire. Elles le seront aussi pour l’Europe qui est évidemment affaiblie par le départ de sa deuxième puissance économique et d’un acteur majeur sur la scène internationale.

Certes nous savions que la Grande-Bretagne ne partageait pas notre vision d’une Europe politique capable de jouer sa carte dans le monde. C’est pourquoi le Général de Gaulle s’était opposée à son adhésion. Quand elle nous a rejoint, nous avons accepté de lui faire une place à part, avec un traitement budgétaire spécifique (le fameux « chèque » britannique),  hors de la zone euro, hors de l’espace Schengen.

Mais ce serait une grave erreur de penser que, le Royaume-Uni parti, tout pourrait continuer à 27 comme avant à 28. Plus rien ne sera jamais comme avant. Ce serait se voiler la face devant ce qu’est devenue la réalité européenne, c’est-à-dire l’incompréhension, le désamour, le rejet que l’Union Européenne suscite parmi la plupart des peuples européens. A commencer, chez nous en France, où l’addition des voix des partis ouvertement anti-européens, aux deux extrêmes, pourrait atteindre  le seuil de la majorité.

On voit bien les raisons de ce rejet : complexité d’une gouvernance bureaucratique qui est perçue comme insensible aux réalités du terrain; impuissance à remettre l’Europe sur le chemin de la croissance et du plein-emploi; faillite des politiques de contrôle de nos frontières et de maîtrise des flux migratoires. Peu importe de savoir si ces griefs sont pleinement justifiés, c’est ce que ressentent nos peuples. L’ignorer, c’est nous préparer d’autres « exit »…

 

Or la dislocation de la construction européenne serait une catastrophe pour la paix sur notre continent et l’avenir de nos enfants. Les nationalismes, les extrêmismes reviennent partout en force et l’on sait où ils mènent. Jamais je ne me résignerai à laisser l’histoire du XXIème siècle balbutier et recopier celle du XXème siècle.

 

J’entends réclamer l’organisation d’un referendum aujourd’hui en France. Dans le contexte actuel, on en connaît le résultat. Dans l’histoire des peuples, il y a des moments cruciaux où la responsabilité des dirigeants politiques est de refuser la ligne de plus grande pente et de montrer à leurs concitoyens ce qu’ils estiment , au plus profond de leurs convictions, être le bon chemin. Nous vivons un de ces moments. C’est pourquoi un referendum n’aura de sens que sur un projet qui offre une alternative crédible à la liquidation de notre oeuvre européenne.

La France a, pour cela, une responsabilité particulière. L’idée européenne est une idée française. C’est à notre pays qu’il incombe de montrer la direction et de formuler les propositions qui nous permettront d’ouvrir une nouvelle page, un nouveau chapitre de notre histoire commune.

J’ai, pour ma part, tracé plusieurs pistes:

  • d’abord, arrêter tout nouvel élargissement. La maison est délabrée; ajouter un étage serait précipiter sa ruine. Il faut notamment cesser de faire croire à la Turquie que nous allons poursuivre avec elle des négociations d’adhésion.
  • en second lieu, ramener l’Union à l’essentiel. Trop souvent elle s’intéresse au détail et délaisse l’essentiel. Il faut re-définir le périmètre de ses compétences pour stopper l’inflation des lois, règlements, normes en tous genres qui entrent dans le détail de nos vies quotidiennes. Aux Etats de reprendre la main.
  • faire marcher la zone euro sur deux pieds . Celui de la convergence budgétaire , fiscale et sociale bien sûr sans laquelle notre monnaie unique ne peut durer. L’autre pied doit être celui de l’investissement, de l’innovation, de l’encouragement à la croissance pour nous remettre dans la course au plein-emploi et à la transformation numérique du monde. Le dogme de la concurrence parfaite empêche trop souvent la constitution de champions européens, au lieu d’en favoriser l’émergence et la compétitivité avec les grands champions américains ou asiatiques. La concurrence désormais ne doit plus se mesurer dans le pré carré européen mais à travers le vaste monde.
  • poser à nos partenaires la question de confiance sur nos frontières externes : qui est vraiment décidé à se donner les moyens de les contrôler et à harmoniser les politiques d’asile et d’immigration ? Qui est prêt à signer un nouvel accord pour concrétiser ces engagements? A défaut qui préfère rétablir ses propres frontières ? Nous ne pouvons plus rester dans l’ambiguité.
  • enfin donner à cette nouvelle construction européenne un but politique. Pour la France, l’Europe n’a jamais eu de sens si elle n’est pas un projet politique, c’est-à-dire un acteur capable de défendre ses intérêts dans le monde et de protéger ses citoyens. Notre défense, la défense de la France est nationale mais elle sera d’autant plus efficace que nous saurons co-opérer, mutualiser nos moyens avec les Nations dont nous partageons la vision du monde et les valeurs de civilisations. L’Europe doit aussi nous protéger.

Et telle est bien la question fondamentale : existe-t-il entre nos Nations un bien commun qui, au delà de nos identités respectives qu’il n’est pas question d’effacer, peut fonder notre unité?

 

J’en suis intimement convaincu. Quand on est en Asie, on n’est pas en Europe. Quand on est en Afrique, on n’est pas en Europe. Quand on est sur le continent américain, on n’est pas en Europe. Il existe bien une civilisation européenne construite tout au long d’une histoire politique, intellectuelle, spirituelle, artistique souvent conflictuelle et même sanglante mais irrémédiablement commune.

 

Pour porter ce projet à bonne fin , la première étape sera de vérifier que nous pouvons le partager avec l’Allemagne. C’est peut-être moins évident qu’on ne le dit habituellement. Il faudra d’abord retrouver notre crédibilité perdue auprès de Berlin qui s’interroge sur notre capacité à réaliser les réforme structurelles qui conditionnent le rebond économique et social de la France. Puis, une vraie discussion sans tabou pourrait ouvrir la voie à une nouvelle alliance franco-allemande  pour une nouvelle Europe.

Dans le même mouvement, il nous incombera de rassembler autour de ce projet nos partenaires qui en partageront les objectifs et les dispositifs . Tous n’adhèreront pas. Mais n’est-il pas désormais évident que l’Europe demain ne fonctionnera qu’à plusieurs vitesses?

Alors viendra le moment de soumettre simultanément le projet de nouvelle Europe aux peuples européens qui seuls peuvent lui donner sa légitimité. Un referendum sans projet serait un pari irresponsable. Un projet approuvé par referendum redonnera l’élan démocratique nécessaire.

Aujourd’hui, la France est aphone, politiquement, économiquement, diplomatiquement. Nos dirigeants actuels, frappés d’un discrédit sans précédent, ne lui redonneront pas la voix qu’elle mérite. Ce sera la tâche immense du futur Président de la République et de la future majorité.

Alain Juppé