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Mes chemins pour l'école : le débat commence

Le débat commence : Alain Juppé répond aux premières réactions à Mes chemins pour l’école, son livre de propositions sur la réforme de l'Éducation Nationale. 

Q : Le Président de la République et la ministre de l’Education Nationale contestent votre proposition d’augmenter le salaire des professeurs du primaire de 10%. Madame Vallaud-Belkacem dit même qu’il s’agit d’une « promesse de gascon ».

Alain Juppé : Je suis intimement convaincu que la réussite de nos élèves passe avant tout par le recrutement de profils performants et la motivation et la qualité de la formation des enseignants qui exercent au quotidien. Je souhaite que les enseignants du primaire soient payés de façon équivalente aux autres pays de l’OCDE. Les enseignants du primaire sont moins bien payés en France que dans la moyenne des pays de l’OCDE (35400 $ contre 41 300$ soit -14%), ils sont aussi moins payés que leurs collègues du second degré, et ils sont moins bien payés qu’un autre cadre « A » de la fonction publique (-35%).

Nous ne pouvons pas nous lamenter sur les difficultés de recrutement des enseignants, sur leur sentiment de non considération sans en tirer les conséquences. C’est pourquoi je fais un choix : celui d’ investir sur les enseignants du primaire et d’augmenter leur rémunération de 15 à 20%, dont 10% dès le début du mandat présidentiel.

Les propos de Madame Vallaud-Belkacem témoignent avant tout du fait qu’elle se trouve dans une situation similaire à celle de nombreux ministres de l’éducation avant elle. Elle ne dispose plus que d’un an et demi pour opérer une politique, après que le début du quinquennat ait focalisé toutes les énergies sur la coûteuse réforme des rythmes scolaires, qui n’était certainement pas une priorité.

La ministre promet de consacrer le prochain quinquennat à l’amélioration de la rémunération des professeurs des écoles ! Elle n’a pas de marge, car son action ne peut pas s’inscrire dans la durée. Et nous pourrions parler de la promesse de 60.000 postes, annoncés en dépit du bon sens, et dont la réalisation effective est de plus en plus floue.

Pour rompre avec cela, je souhaite nommer un ministre de l’éducation qui conduira une réforme dans la durée, sur cinq ans, en débutant la réforme dès les premiers mois de mon mandat.

En travaillant sur le moyen terme, ce n’est pas seulement la profondeur de la réforme qui s’en trouvera améliorée, mais également la possibilité de réaliser des économies sur le fonctionnement de l’ensemble du système.

Q: Comment allez-vous financer cette proposition ? Et celle concernant le recrutement d’enseignants pour les maternelles et le CP ?

Notre structure de dépense est déséquilibrée. La France dépense en moyenne plus que les pays de l’OCDE sur le second degré (collège et lycée), de l’ordre de 20 % de plus que la moyenne des pays de l’OCDE. Et nous dépensons moins que la moyenne de l’OCDE sur le primaire, qui est un l’échelon où se joue la trajectoire scolaire de l’enfant.

Les marges de manœuvre seront réduites, nous le savons, car la France devra baisser résolument ses dépenses publiques pour gagner en compétitivité. Je propose, s’agissant de l’éducation nationale, dont j’ai fait une de mes priorités, de maintenir un budget constant. Ceci implique de financer les mesures nouvelles par des redéploiements internes. Précisons qu’il s’agit de redéploiements de moyens, et pas de changer l’affectation des enseignants actuels du collège ou lycée vers le primaire !

Ayons une idée des grandeurs de ce dont nous parlons : le budget de l’éducation nationale se monte à 65 milliards d’Euros.

Les objections qui sont faites, sur la soi-disant impossibilité de re-déployer des dépenses existantes, ne tiennent pas à l’examen.

Les mesures de redéploiements, vous les connaissez, elles sont largement abordées par la Cour des Comptes dans son dernier rapport. Par exemple, la simplification (et pas la suppression générale, qui n’a aucun sens) du système d’options, avec potentiellement 200 Millions d’Euros d’économies dans la durée ;

Le bac coûterait, dans son organisation actuelle, de l’ordre d’1,5 milliard d’euros selon certaines estimations. Je ne crois pas à sa suppression dans sa forme actuelle, même si je crois souhaitable de diminuer le nombre d’épreuves pour en réduire le coût.

La gestion en termes de ressources humaines : une gestion plus efficace des remplacements et une meilleure adéquation entre l’expérience des enseignants et le profil de leurs classes

Le redoublement, dont l’inefficacité est prouvée. Je souhaite aussi aborder la question de l’alignement de la durée du nombre d’heures passées au collège et au lycée sur la moyenne des pays de l’OCDE (-10%), et ceci représenterait 2 milliards d’économies.

Nous avons des marges de manœuvre, sans dégrader l’efficacité de la scolarité des élèves (et même en l’améliorant) et en améliorant les conditions de travail des enseignants. Encore faut-il avoir la volonté de faire des choix.

Q : Vous parlez de choix : les marges d’action consistent-elles seulement à redéployer des moyens ?

Bien évidemment, non.

C’est la performance globale du système éducatif qui va générer les plus grandes marges d’action et d’économies. C’est pourquoi mes propositions mettent l’accent sur la continuité, sur l’évaluation des politiques (en amplifiant ce qui fonctionne et en arrêtant ce qui ne produit pas d’effet notable), sur l’expérimentation rigoureuse avant la généralisation, et enfin sur la confiance faite aux équipes plutôt qu’à la centralisation de tout.

Cette approche évitera un gaspillage en moyens humains et financiers dont les enseignants sont les premiers observateurs : je vous invite à lire les paroles d’enseignant, auxquelles un chapitre entier de mon livre « Mes chemins pour l’école » est consacré.

Je voudrais prendre un exemple, parmi tant d’autres, dont les enseignants ont pu être les premiers observateurs : celui des itinéraires de découverte en collège. Les itinéraires de découverte ont été officiellement introduits dans la grille horaire des enseignements de collège en 2002. L’intention était louable : favoriser le travail interdisciplinaire des élèves, faciliter la collaboration au sein des équipes, et mettre en avant l’autonomie de l’enfant., à raison de deux heures par classe et par semaine sur deux niveaux. Après une période de flou liée à la précipitation (un an après le lancement, on constatait encore des débats sur leur caractère obligatoire ou pas), les « IDD » ont été mis en œuvre tant bien que mal.

Sans évaluation, sans suivi, le système a naturellement repris sa position initiale : les IDDs ont été progressivement abandonnés, convertis en temps de cours classique dans de nombreux cas, et là encore sans doctrine officielle claire. En 2011, de nombreux Rectorats ont décidé par eux mêmes de les supprimer dans le calcul des moyens versés aux établissements. Et aujourd’hui encore, symptôme d’un système qui fonctionne mal, des collèges continuent encore aujourd’hui, ici et là, à faire vivre les Itinéraires de Découverte.

Le dispositif des « IDD », mal lancé puis rentré dans une longue phase d’abandon progressif, aura coûté, ne serait-ce qu’en salaires versés, plusieurs centaines de millions d’Euros depuis son lancement en 2002. Quelle est l’évaluation de ce dispositif ? Qu’a-t-il apporté ? Notre éducation nationale oublie, n’évalue pas.

On pourrait multiplier des exemples similaires, avec l’instauration puis l’abandon du système d’accompagnement personnalisé dans le premier degré, les plans numériques empilés, annoncés et parfois jamais réalisés, etc. , et comptabiliser les moyens dépensés sans lendemain. Je trouve donc que les objections faites à ma proposition de rattrapage salarial des enseignants de primaire sont très révélatrices d’un mode de fonctionnement.

Je veux rompre avec cette amnésie permanente, et je souhaite stabiliser le système. Je mettrai fin au lancement de nouveaux dispositifs sans expérimentation et sans évaluation des réformes antérieures. Et par là aussi, nous dégagerons des marges d’action.

Q : Madame Vallaud-Belkacem dit que vous allez faire des classes de lycée à 40 élèves ?

Je ne souhaite pas tomber dans le simplisme, même si j’ai clairement indiqué une priorité sur la maternelle et le CP. Il ne s’agit bien sûr pas de demander à des enseignants de Collège et de Lycée d’enseigner en primaire, ni de surcharger les classes du secondaire. Si nous regardons de plus près, nous observons que les élèves français ont des emplois du temps bien plus chargés que nombre de leurs homologues étrangers, jusqu’à 10% de plus sans pour autant avoir de meilleurs résultats.

Il est donc possible de faire des économies sur ce point en diminuant les heures de cours des collégiens et des lycéens et donc de diminuer les recrutements futurs sur ces niveaux, sans dégrader les conditions de travail et sans augmenter le nombre d’élèves par classe. Ne montons pas les uns contre les autres.

Q : Votre projet se résume-t-il à augmenter le salaire des enseignants ?

Mon projet touche à un aspect fondamental de notre société, qui fera la compétitivité de notre pays dans les années futures : la performance de notre système éducatif. Pour augmenter cette performance, je veux mettre l’accent sur la maîtrise des fondamentaux et de la langue Française à l’écrit et à l’oral et mettre fin à l’accumulation des échecs scolaires dans les premières années d’école.

Ce sont ces échecs qui expliquent la quantité d’enfants arrivant au collège avec des retards qui ne peuvent pas être rattrapés. La performance accrue de notre système vise un objectif stratégique : une qualification professionnelle de 100% de nos enfants. Pour cela, j’ai formulé de grandes orientations :

  • mettre l’accent, « le paquet » sur la maternelle et le CP, en réduisant le nombre d’élèves par classes, en créant de petits groupes de 5 ou 6 élèves dans les situations de difficulté,
  • investir dans le corps professoral, en améliorant l’attractivité de la fonction, en rattrapant le retard salarial en primaire, en restaurant le respect dû à la fonction, en augmentant fortement l’importance de la formation continue, en donnant plus de responsabilités aux enseignants,
  • en donnant aux établissements la capacité de gérer des moyens qui sont actuellement rigides et centralisés,
  • en pratiquant avec précision l’évaluation du système lui même, en systématisant le suivi des élèves,
  • en investissant dans l’apprentissage.

La question du rattrapage salarial des enseignants du premier degré n’est donc qu’un moyen parmi toute une gamme d’actions, et certainement pas le but de la réforme du système éducatif, soyons sérieux.