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Alain Juppé: « Je veux éviter que ne se crée une fracture entre les générations »

Y a-t-il urgence à reporter l’âge de départ à 65 ans comme vous le proposez, alors que les travaux du Conseil d’orientation des retraites constatent une amélioration de la situation du régime général ?

Oui, il y a urgence. Bien sûr, les réformes accomplies par les gouvernements de droite ont permis d’améliorer la situation. Mais contrairement à ce qu’affirme le gouvernement actuel, le financement de nos retraites n’est toujours pas assuré dans la durée. Surtout, les projections officielles reposent sur l’hypothèse, que je refuse absolument, de la baisse du niveau des retraites par rapport aux salaires. 

Si l’on veut éviter une baisse du niveau des pensions, intolérable pour les retraités, et une hausse des cotisations, insupportable pour les ménages et les entreprises, le passage à 65 ans est la solution la plus juste et la plus efficace. Celui-ci se fera très progressivement, d’ici 2026.

J’ai conscience que cette réforme est difficile à accepter, même si chacun sait bien que nous vivons de plus en plus longtemps. Elle placera notre pays dans la moyenne des États européens et équilibrera nos régimes de retraite dans la durée. En outre, faire cette réforme est le seul moyen de dégager des financements pour améliorer le pouvoir d’achat des retraités modestes et la prise en charge de la dépendance.

 

La réforme des retraites de 2010 a débouché sur une forte augmentation du nombre de chômeurs âgés. Ne pensez-vous pas qu’un nouveau recul de l’âge légal de la retraite dans une période de chômage massif aura les mêmes conséquences ?

Si le nombre de chômeurs a augmenté, ça n’est pas en raison de la réforme des retraites! C’est en raison du dramatique échec de François Hollande. Dans les principaux pays européens, le chômage baisse très fortement depuis déjà plus de trois ans! L’Allemagne, le Royaume-Uni sont au plein emploi. Et c’est un fait établi: partout en Europe, et même en France, le recul de l’âge de départ en retraite a au contraire contribué à augmenter le taux d’activité des seniors.

 

Remettrez-vous en cause le compte pénibilité et le dispositif carrières longues qui permettent aux personnes concernées d’anticiper leur départ à la retraite ?

Pour beaucoup de Françaises et de Français, les conditions de travail sont difficiles. C’est pourquoi je ne remettrai pas en cause le dispositif "carrières longues": celles et ceux qui ont commencé à travailler jeunes doivent continuer à pouvoir partir avant les autres. 
Je supprimerai en revanche le compte pénibilité: tel qu’il a été conçu par le gouvernement actuel, c’est en effet une invraisemblable usine à gaz, d’une complexité inouïe, qui est inapplicable par les entreprises et notamment les petites entreprises. J’y substituerai une autre méthode de prise en compte de la pénibilité du travail, qui affecte la santé de nombreuses Françaises et Français.

 

Les régimes spéciaux de retraites doivent-ils être conservés ?

Le premier des régimes spéciaux, c’est celui des fonctionnaires. Je propose que les nouveaux fonctionnaires embauchés à partir de 2018 soient affiliés au régime général et aux caisses de retraite complémentaire, comme les salariés du privé. Cette réforme, qui ne change pas  la situation des millions de fonctionnaires actuels mettra fin, à terme, à la coexistence de régimes différents aux règles différentes, qui alimente le sentiment d’injustice et qui pèse lourd sur les finances publiques. Naturellement  le report de l’âge de la retraite à 65 ans concernera l’ensemble des régimes, y compris les régimes spéciaux.

 

Comment favoriser le retour à l’emploi des seniors? Jusqu’à présent les dispositifs mis en œuvre n’ont pas vraiment permis d’inverser la tendance à l’éviction des seniors du monde du travail ?

Pour améliorer l’emploi des seniors, il faut d’abord améliorer L’emploi tout court: je ne connais pas de pays où il y aurait un fort taux de chômage et où les seniors auraient tous un emploi! C’est pourquoi je veux agir pour soutenir ceux qui créent de l’activité et de l’emploi: les entreprises. Mais je veux aussi encourager tout ce qui, dans les entreprises, favorisera l’emploi des seniors: l’aménagement des postes et des rythmes de travail, la réduction de la pénibilité et des accidents du travail, la diminution du stress au travail, un plus grand recours au télétravail lorsqu’il est souhaité. Il est hors de question que notre économie et notre pays se passent des compétences et de l’expérience de tant de seniors qui sont aujourd’hui laissés à la porte des entreprises.

 

Comment éviter que ne se creuse dans notre pays un fossé entre les générations, entre les jeunes qui ont des difficultés à s’intégrer dans la société et des retraités, souvent présentés comme des "nantis" ?

La France est aujourd'hui en grande défiance. Si rien n’est fait, le risque est grand en effet d’une forme de "fracture" entre générations. Les retraités sont d’ailleurs souvent inquiets, eux-mêmes, pour leurs enfants et leurs petits-enfants. Cette anxiété collective, manifestée par l'idée que notre société ne repose plus sur une promesse de progrès et que la somme des peurs l'emporte sur celle des espoirs, ronge la confiance au cœur de notre cohésion sociale. C’est le sens de mon projet tout entier que de rétablir la confiance et d’éviter que ne se crée une fracture entre générations, alors même que tous les jeunes n’ont pas des difficultés et que tous les retraités ne sont pas, loin s’en faut, des "nantis"!

 

L’engagement social des retraités doit-il être reconnu ? Et si oui, sous quelle forme: un statut, un avantage fiscal ?

Les retraités s’engagent beaucoup au service des autres. Ils sont les piliers de tant d’associations et collectifs dans les domaines du sport, du soutien scolaire, de l’animation culturelle ou qui viennent en appui aux services publics. C’est décisif pour notre cohésion sociale, pour une vie meilleure pour tous. Beaucoup s’engagent également dans la vie citoyenne et publique, dans les conseils de quartiers ou les conseils municipaux. Je ne suis pas sûr, cependant, qu’il faille accorder un crédit d’impôt aux 40% de retraités qui sont bénévoles dans des associations! Pour autant, leur engagement doit être beaucoup mieux valorisé et mis à profit qu’aujourd’hui: dans un contexte où notre société doit affronter d’immenses défis et la cohésion sociale est mise à rude épreuve, la sagesse et l’expérience sont de précieux atouts.

 

Certaines mesures ont particulièrement pénalisé les retraités les plus modestes: la suppression de la demi-part fiscale des veuves ou la fiscalisation des avantages familiaux accordés aux parents de familles nombreuses. Reviendrez-vous sur ces mesures ?

Beaucoup de retraités ont du mal à vivre correctement avec le niveau actuel de leur retraite. Ma préoccupation principale est d’améliorer le niveau des petites retraites – celles des commerçants, artisans, agriculteurs… –, ainsi que le minimum vieillesse: je l’augmenterai de 10% sur la durée du quinquennat. 
Pour permettre aux parents et grands-parents d’aider les jeunes à s’établir dans la vie et à conquérir leur autonomie, je propose d'augmenter l’incitation fiscale à faire un don, dans la limite de 150 000 euros tous les dix ans, à ses enfants, avant que ceux-ci aient atteint l’âge de 40 ans.

 

L’accès aux soins est une préoccupation cruciale pour nombre de Français. Les seniors sont inquiets à ce sujet…

Ils ont raison: la santé est ce que nous avons de plus précieux et il est inacceptable que tant de Françaises et de Français, notamment âgés, soient contraints de renoncer à se soigner, soit parce qu’ils n’ont pas une bonne couverture sociale, soit parce que les professionnels de santé sont trop rares là où ils vivent.
D’abord, je le dis haut et fort: pour moi, un haut niveau de couverture maladie est une priorité. Je sais que mes concurrents à la primaire de droite ne sont pas de ce point de vue. Nicolas Sarkozy propose ainsi de réduire de 76% à 73% le niveau de prise en charge des dépenses par l’Assurance maladie. Ce serait un recul énorme, qui impliquerait, soit la remise en cause du système de la prise en charge à 100% des maladies de longue durée, soit de diminuer de 10% la couverture des dépenses de santé courantes! Je m’y refuse. Pour ma part, je m’engage à maintenir le niveau actuel des remboursements des dépenses par la Sécurité sociale.

 

Comment lutter contre les déserts médicaux ?

Je n’aime pas cette appellation car la réalité c’est que dans ces territoires, tous les services manquent, et pas seulement la santé! La réalité, ce sont des villes ou des villages qui souffrent, qui voient leur nombre d'habitants décliner avec des conséquences pour toutes les activités. Il faut redonner à tous les territoires de l’attractivité, faciliter les transports et, en première priorité, assurer enfin une couverture numérique très haut débit irréprochable. Au-delà, il faut garantir aux médecins de bonnes conditions d’exercice et de vie partout, en respectant la liberté d’installation. Je pense à l’attribution d’aides pour la mise à disposition de locaux professionnels et de logements: à ce qui peut être fait pour favoriser l’installation de professionnels regroupés, comme le souhaite une partie des jeunes médecins. Il faudra aussi négocier avec les médecins la façon dont leur départ en retraite peut être mieux anticipé et organisé.

 

Supprimerez-vous le tiers payant généralisé ?

Je me suis engagé très clairement à plusieurs reprises sur l’abrogation du tiers payant obligatoire et généralisé, pour tout le monde et pour toutes les dépenses de santé. Les médecins y sont hostiles. Et c’est un mauvais signal qui donne l’illusion de la gratuité et encourage les abus alors que la santé a un coût, assumé pour partie par la collectivité: chacun doit en être conscient.

 

Prendrez-vous des mesures afin d’alléger le coût des mutuelles pour les retraités ?

Chacun le sait, disposer d’une bonne couverture complémentaire est indispensable. Or les retraités sont moins bien couverts que l’ensemble de la population, ils bénéficient de garanties plus faibles et paient comparativement plus cher que les autres ménages. En outre, la réforme des complémentaires mise en place par François Hollande va conduire, si rien n’est fait, à renchérir encore leur coût pour les retraités. Je m’engage, là aussi, à régler cette situation. Les retraités doivent, comme les autres, pouvoir avoir une complémentaire suffisante, adaptée à leurs besoins et à un prix raisonnable.

 

Comment réduire le reste à charge des personnes hébergées en ehpad ?

Les situations de dépendance lourde sont un drame humain pour les personnes concernées et pour leurs familles. Malgré l’allocation personnalisée autonomie, ces situations, lorsqu’elles sont durables, sont aussi source de difficultés financières considérables pour les personnes et pour leur famille: le reste à charge moyen, en établissement, s’élève à plus de 1 700 € par mois. Mais il peut être beaucoup plus élevé encore dans certains cas. D’où l’angoisse que cela peut susciter pour les intéressés, mais aussi leur entourage, soumis à l’obligation alimentaire. 
Pour autant, chacun le sait bien, la situation actuelle de nos finances publiques ne nous permet aucunement d’envisager l’élimination de tout reste à charge pour tous et en toute situation. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ceux qui avaient promis dans des campagnes électorales l’institution d’un cinquième risque de la Sécurité sociale ne l’ont jamais réalisé.
Je veux donc être à la fois ambitieux et réaliste en instituant une "garantie dépendance" pour les familles modestes et les classes moyennes en cas de perte d’autonomie lourde et prolongée: il s’agira de supprimer le reste à charge dans certaines situations particulièrement injustes. La solidarité nationale se substituera à la solidarité familiale au-delà d’une certaine durée, et cela sans compromettre l’héritage, modeste, que voulait transmettre une personne âgée.
Je veux par ailleurs inviter et aider les Françaises et les Français à anticiper le risque dépendance en recourant à une assurance. Actuellement, très peu le font. Les modalités de ces incitations et les types d’assurances susceptibles d’en bénéficier feront l’objet d’une grande concertation. L’État jouera pleinement son rôle de régulateur, en orientant notamment les aides publiques, existantes et nouvelles, vers les formules les plus adaptées.