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Le JDD : « Mon plan pour réformer la France ! »

Alain Juppé a accordé ce dimanche 2 octobre une interview au Journal du Dimanche

 

Vous expliquez que ce qui compte pour réformer, ce ne sont pas les 100 premiers jours, mais les 100 jours qui précèdent l’élection. C’est-à-dire ?

Je distingue trois périodes : 100 jours, 6 mois, 5 ans. Je mets l’accent sur les 100 jours avant l’élection, et non après, parce que je veux obtenir des Français un mandat clair. Une des raisons de l’échec de Hollande et des blocages sur la loi Travail, c’est qu’il n’avait jamais dit en 2012 qu’il voulait réformer le Code du travail! Il voulait "terrasser la finance internationale", qui, d’ailleurs, se porte toujours bien. Je veux absolument changer de méthode et dire avant l’élection ce que j’ai l’intention de faire, de façon précise, pour que les Français votent en connaissance de cause. Dans ces 100 jours avant, certaines propositions susciteront l’adhésion - le développement de l’apprentissage, l’élaboration d’un code de la laïcité, ou la lutte contre la violence faite aux femmes -, d’autres seront plus difficiles à faire admettre, comme le passage à 65 ans de l’âge légal de départ à la retraite ou la réforme de la fiscalité du capital. Ce ne sera pas évident, mais je le dirai quand même et je le dirai avant. Ainsi, si les Français m’élisent, je disposerai d’une légitimité très forte pour appliquer mon projet.

 

Jusqu'à quel degré de précision iriez-vous? Jusqu'à écrire les projets de loi avant la présidentielle ?

Il faut être prêt à agir vite. Ce sera une grande différence avec François Hollande, qui a donné le spectacle de l'impréparation et de l'improvisation permanentes. Aujourd'hui encore, ultime volte-face, on nous annonce qu'on va revenir à la surtaxation des hauts revenus! L'expérience désastreuse de la taxe à 75% de 2012, qui a gravement dégradé l'image de la France à l'étranger, n'a donc pas suffi? Je veux être prêt et rester cohérent tout au long du quinquennat. J'élaborerai une série de textes, une loi d'habilitation autorisant le gouvernement à légiférer par ordonnances, avec cinq ou six ordonnances sur des sujets essentiels et urgents, et une loi de programmation fiscale. Ces textes seront rendus publics avant l'élection. Mes équipes y travaillent déjà : on ne regrettera jamais de s'être préparés trop tôt! Ensuite, on les mettra en application dans les six mois qui suivront l'élection. Pour d'autres réformes, en revanche, il faudra agir dans la durée, sur les cinq ans. L'autonomie dans les collèges et lycées sur la base du volontariat, par exemple, ne va pas se faire en six mois ou un an. C'est un travail de longue haleine.

 

Vous voulez nommer des ministres pour cinq ans… C'est possible ?

C'est la façon dont j'envisage la manière de gouverner : des ministres qui ont vocation à durer et qui ne valsent pas tous les ans. C'est beaucoup trop rare aujourd'hui! Je veux des ministres qui peuvent se projeter dans l'avenir, agir sur le long terme, et qui dirigent véritablement leur administration. Je sais que la vie politique comporte de nombreux aléas mais c'est l'objectif à atteindre. Quant au Premier ministre, je le choisirai en fonction de deux critères : la compétence et la loyauté.

 

Et les équilibres politiques du moment ?

Nous ne sommes pas encore à l'élection présidentielle. Bien entendu, la configuration du second tour sera lourde de conséquences.

 

Hollande au second tour, vous y croyez ?

J'envisage toutes les hypothèses… [Il sourit.]

 

Vous critiquez Bruno Le Maire dans un documentaire de France 3 diffusé lundi. Pourtant, il pourrait être votre Premier ministre ?

Je ne crois pas que ma critique soit très virulente! Pour Matignon, il y a un panel très large de candidats possibles. Bruno en fait évidemment partie, mais aujourd'hui, il est candidat à la primaire.

 

Il n'y a pas tant de premiers ministrables que ça !

Mais si, il y en a une bonne dizaine. Soyez imaginatifs! Et pourquoi pas une femme ?

 

Valérie Pécresse ?

[Il rit.] C'est comme ça que je me fais avoir! Je ne prononcerai aucun nom.

 

Quelles sont ces mesures que vous prendriez dans les six premiers mois ?

Elles seront ambitieuses. Nous devrons donner des signaux rapides. Par exemple, un plan de relance de l'apprentissage, un plan de simplification des procédures, le remplacement du compte pénibilité par un système moins complexe, zéro charges sur le smic pour relancer l'emploi, la retraite à 65 ans par étapes, la réforme du contrat de travail, les baisses d'impôts et de charges : baisse de l'impôt sur les sociétés, suppression de l'ISF…

 

Ce sont des réformes audacieuses !

Il faudrait savoir! Je croyais qu'on m'accusait de servir de la tisane? J'ai essayé de définir des mesures fortes, oui, mais réalistes. J'entends tous les jours parler de "chocs" : des chocs fiscaux, des chocs sociaux, des chocs de compétitivité, des chocs de simplification, dont on ne voit d'ailleurs jamais la couleur. Avec tous ces "chocs", le bateau France risque de se lézarder rapidement. Parce que je ne pense pas, moi, qu'on puisse provoquer un choc fiscal de 50 milliards d'euros juste en claquant des doigts. Et je ne pense pas qu'on puisse supprimer 600.000 emplois de fonctionnaires.

 

Comment comptez-vous mettre en œuvre le passage aux 39 heures ?

Il s'agit de laisser la liberté de négociation dans l'entreprise. Mais la loi disposera : si dans deux ans la négociation n'a pas abouti, le temps de travail hebdomadaire passera à 39 heures. Si on ne prend pas cette précaution, il ne se passera rien. Dès lors, on aura deux ans pour négocier au sein des entreprises et si les partenaires sociaux se mettent d'accord sur un temps de travail de 37 heures, ce sera 37 heures. Dans ce cas, la 36e et la 37e heures ne seront plus payées comme des heures supplémentaires mais le salarié bénéficiera d'une exonération fiscale et sociale sur ces heures. Je le répète, s'il n'y a pas d'accord du tout, ce sera 39 heures.

Rien que pour les six premiers mois, il y a de quoi jeter tous les Français dans la rue! Quand on voit la mobilisation autour de la seule loi El Khomri…

Nous en avons parlé : si les électeurs de gauche sont descendus dans la rue, c'est parce qu'ils se sont sentis trahis.

 

Ce sont les leçons que vous avez tirées des grandes grèves de 1995 ?

Est-ce que Jacques Chirac avait annoncé la réforme de l'assurance-maladie dans sa campagne? Non. C'était la "fracture sociale". Mais quand je suis arrivé à Matignon, j'ai découvert le trou de la Sécu et le déficit budgétaire. À l'époque, le franc dévissait et M. Trichet, le gouverneur de la Banque de France, me disait tous les matins : "Si vous ne faites pas quelque chose de fort, il faudra dévaluer." Et puis un jour, cataclysme, changement de cap : Chirac annonce la rigueur. Les Français ont eu le sentiment que, trois mois après la présidentielle, on changeait complètement de politique. Je veux éviter ça. Je veux que les Français se disent les six premiers mois : "OK, on a voté pour ça." On dit souvent que les Français ne croient plus les politiques parce qu'ils ne font pas ce qu'ils disent. Vous n'allez pas me dire que si je fais ce que j'ai dit, ça va provoquer un blocage général !

 

La méthode, c'est le moyen de lever la défiance des Français ?

Dire toute la vérité, oui. Pas juste une partie. Et j'ai une certaine crédibilité : dans ma vie, j'ai fait ce que j'ai dit.

 

"Tout dire avant" : Nicolas Sarkozy le disait aussi en 2006…

Oui, sauf que ce n'est pas exactement ce qu'il a fait. Mais je suis indulgent avec Nicolas Sarkozy. Parce qu'en 2007-2008, il a affronté la plus grave crise économique que le monde ait connue depuis 1930. Ça a un peu changé la donne.

 

Vous souhaitez limiter à deux le nombre de mandats syndicaux, réduire le temps consacré aux activités syndicales. Vous allez vous mettre les syndicats à dos.

C'est une révolution! C'est ma tisane, ça… [Il sourit.] J'ai vu trop souvent des syndicalistes qui n'ont pas exercé leur métier depuis des années, déconnectés de la réalité de l'entreprise. Ça, je veux le changer.

 

Vous allez vous faire des ennemis…

Peut-être, mais je pense qu'il faut le faire. Et beaucoup de gens sont conscients que le monde syndical doit évoluer.

 

Mais pour certaines réformes, comme la dégressivité des allocations chômage, vous aurez besoin d‘un accord des syndicats.

Le trou de l'assurance-chômage est vertigineux. Sa dette est de plusieurs dizaines de milliards d'euros. On me dit : "c'est le paritarisme". OK! [Il tape dans ses mains.]. Alors je leur dirai de négocier pendant six mois. Les textes de l'Unédic prévoient que cotisations et prestations doivent être ajustées pour assurer l'équilibre des comptes. Sinon, qui garantit la dette? L'État. Donc, au bout de six mois, je leur dirai : "Si vous n'avez rien fait, je prends les rênes." On sait très bien que la grande majorité des demandeurs d'emploi cherche du travail et que c'est difficile, mais on sait aussi qu'il y a des abus. Il y a des gens qui profitent du système. Il faut que ça cesse. C'est pour cela que j'irai vers une dégressivité des allocations chômage - moins 25% au bout de douze mois et moins 25% supplémentaires au bout de dix-huit mois. Mais j'établirai un plancher à 870 euros : aucun demandeur d'emploi ne percevra moins. En espérant que dans les six premiers mois de mon quinquennat, l'atmosphère aura changé et que le marché du travail aura repris des couleurs.

 

Déjà ? En seulement six mois ?

Bien sûr. Cela peut aller assez vite. On peut amorcer la pompe. Mais la dégressivité ne s'appliquerait par définition que douze mois après son entrée en vigueur, donc début 2019. Cela laisse le temps aux mesures pour l'emploi de donner des résultats.

 

Pourquoi François Fillon vous accuse-t-il de vouloir donner de la "tisane" aux Français, alors ?

Tout ça, c'est de la polémique. Cela n'a pas de sens. Selon les jours, je suis centriste mou, libéral dur… Ça prouve que je suis sur le bon chemin !

 

Ces temps-ci, vos adversaires de la primaire vous reprochent plutôt votre "mollesse".

Il faut bien qu'ils trouvent quelque chose. Mais c'est assez peu crédible. J'attends avec gourmandise la comparaison des projets. Elle ne tardera pas! Si j'écoute les observateurs, je devais être balayé par le "blast". Je n'en ai pas ressenti les effets.

 

Il n'y a pas que Nicolas Sarkozy. François Fillon aussi vous attaque sur ce thème.

Bien sûr. C'est sa stratégie, qui n'est pas particulièrement couronnée de succès pour l'instant.

 

Faire campagne, ce n'est pas ce que vous préférez…

[Il se redresse.] Quoi? Moi? J'adore les campagnes électorales! À Bordeaux en 2014, j'étais… [Il serre les poings.] C'est formidable, les campagnes! C'est de l'adrénaline, il y a des gens qui vous aiment autour de vous, qui font des selfies avec vous, qui vous font la bise… Si je touchais un droit sur les selfies, je serais millionnaire !

 

L'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, critique ce qu'il appelle les "présidents selfies" dans son livre La Cause du peuple.

Je n'ai pas l'intention de lire ce livre. Ce genre de règlement de comptes ne m'intéresse pas. Ce n'est pas ma façon de voir ni la vie ni la politique.

 

Patrick Buisson disait de vous que vous étiez "inéligible".

Il a déjà été élu quelque part, lui? Sur 20 campagnes électorales, j'en ai gagné 18. Et je vis la 21e avec beaucoup de plaisir.

 

Vous dites aimer faire campagne, mais dans le documentaire de France 3, vous vous plaignez d'en prendre "plein la gueule, matin, midi et soir".

Je ne me plains pas, je le constate. Et c'est le cas aussi pour tous mes collègues. En particulier sur les réseaux sociaux qui sont, en quelque sorte, la poubelle de l'univers. A les lire, je serais "Ali Juppé", je serais "marié avec une musulmane", je serais "le grand mufti de Bordeaux", j'aurais construit "la plus grande mosquée d'Europe"… et autres fadaises [rires]. Je vis avec. J'essaie de ne pas écouter.

 

Et puis parfois, vous dénoncez dans un tweet la "nullité" du débat sur les Gaulois.

Tel qu'il a été posé, c'était simpliste, et beaucoup de Français ont approuvé ma réaction.

 

Au risque de jouer le jeu de Nicolas Sarkozy…

Je n'en suis pas si sûr. Je constate qu'il a été obligé de faire marche arrière puisqu'il a expliqué, à ­Perpignan, que les harkis n'étaient pas Gaulois. Tout cela est encore une fois un peu sinueux…

 

Vous dites vouloir faire une campagne "joyeuse". N'est-ce pas un peu décalé au vu du contexte ?

La France est malheureuse, mais elle a envie de redevenir joyeuse. Les gens qui me soutiennent croient en moi parce que je leur parle d'espérance, d'une France fière, forte et heureuse. Ce n'est absolument pas contradictoire. Je viens de parler au téléphone avec une directrice d'école primaire de Bordeaux qui s'est fait agresser par des parents d'élèves. J'ai donc bien conscience de ce qui se passe aujourd'hui dans la vie quotidienne des Français. Le fait que je sois maire me donne des capteurs que d'autres n'ont pas.

 

Votre discours sur les centres de rétention a évolué…

[Il coupe.] En quoi ai-je évolué ?

 

Vous parliez jusque-là seulement d'assignation à résidence pour les fichés , jamais de centres de rétention.

Il n'y a aucune contradiction entre les deux. La ligne rouge que j'ai fixée et sur laquelle je n'ai absolument pas varié, c'est de dire que le juge doit intervenir dans cette procédure parce que c'est un des principes fondamentaux de notre démocratie. Je n'ai pas changé là-dessus. Après, que ce soit une assignation à résidence ou un placement dans un centre de rétention, ça ne change pas fondamentalement les choses. Ce que je ne veux pas, c'est un Guantánamo à la française, où on enfermerait les suspects sans intervention d'aucun juge et sans preuve de leur culpabilité, pendant six mois ou quatre ans. On m'a objecté que c'était le cas pour les internements psychiatriques, ce qui prouve à quel point on n'étudie pas les dossiers. C'est vrai que le préfet peut interner quelqu'un qui a montré des signes de dangerosité, mais dans les douze jours, le juge des libertés intervient.

 

Sarkozy a dit à Chantilly, en vous visant : "Quand on cherche à se faire élire par les voix de gauche, on se prépare à mener une politique qui donnera des gages à la gauche"…

… Et quand on cherche à se faire élire par les voix du Front national, on risque de mener une politique inspirée des thèses du Front national. Ce genre d'argument est très politicien. Je suis gaulliste : ma France, ce n'est pas la droite, ce n'est pas la gauche, c'est tous les Français. Si, en 2017, on n'est pas capable de s'élever un peu au-dessus de ces clivages, on n'arrivera pas à redresser ce pays.

 

Certains à droite font le parallèle entre vous et un François Hollande élu en 2012 sur un discours ambigu.

Mais je n'ai pas un discours ambigu. Je présente un projet. Les Français qui votent pour moi y adhèrent. Je ne vais pas leur demander pour qui ils ont voté avant! Nous devons convaincre ceux que nous avons déçus, sinon nous nous condamnons à la défaite éternelle! C'est absurde. Pour rassembler, on ne peut pas commencer par exclure. Je ne suis pas dans ce climat de revanche. Je n'ai à me venger de personne.

 

Les derniers chiffres du chômage sont encore mauvais. François Hollande doit-il renoncer à se présenter ?

C'est à lui de le décider, en conscience. La promesse d'inversion de la courbe du chômage, en tout cas, n'est pas tenue et ne le sera pas. On essaie de nous expliquer qu'en fait le chômage a baissé de 1% depuis six mois. En réalité, il a augmenté de 650.000 personnes depuis 2012. Si on prend en compte ceux qui n'exercent qu'une activité partielle, c'est même plus de un million de chômeurs en plus. Personne en France ne peut croire que la courbe du chômage s'est inversée.

 

Le président de l'UDI, Jean-Christophe Lagarde, dit, que pour réformer ce pays, il faudra après 2017 une majorité large, allant de Juppé à Macron. Vous êtes d'accord ?

Juppé-Macron, je ne sais pas si ça fait si large que ça… [Rires.]

 

Mais vous pourriez travailler avec Emmanuel Macron ?

J'ai dit que mes critères de choix pour mon Premier ministre seraient la compétence et la loyauté. Sa compétence, il ne l'a pas démontrée pour l'instant. Le bilan de son passage à Bercy, c'est quoi? Les autocars, point barre. Quant à la loyauté, les Français ont bien vu que ce n'était pas sa qualité première !

 

Hervé Mariton vous a apporté son soutien, parce qu'il vous juge "sincère, sérieux et optimiste". Quel qualificatif vous fait le plus plaisir ?

Dire que je suis sincère, vrai, ça me plaît, bien sûr. Je ne cherche pas à faire des effets de manche. Je suis comme je suis et je l'assume. Je dis ce que je pense. Mais vous savez, je crois aussi beaucoup à l'optimisme.  

 

Retrouvez l'interview d'Alain Juppé sur : www.lejdd.fr