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« Redonner à la politique familiale toute sa place »

Alain Juppé a accordé une interview au journal La Croix ce mardi 5 juillet.
 

Existe-il une politique familiale de droite et une politique familiale de gauche ?

Oui, il existe une politique familiale de gauche, qui consiste à démanteler la politique familiale de droite ! Au total, plus de quatre milliards d’euros ont été prélevés depuis 2012 sur la politique familiale, qu’il s’agisse des deux baisses successives du quotient familial, de la remise en cause du caractère universel des allocations familiales ou du report du versement de la prime à la naissance.

Pour la gauche, la politique familiale est une variable d’ajustement. J’entends lui redonner toute sa place, pour au moins deux raisons : la cohésion sociale, car la famille reste un repère central dans une société en quête de sens ; la démographie, puisqu’il existe une étroite corrélation entre dynamisme démographique et dynamisme économique.

 

Est-ce possible en période de rigueur budgétaire ?

Cette priorité est parfaitement compatible avec mon plan d’économies structurelles de 85 à 100 milliards d’euros. Je propose de relever dès 2017 le plafond du quotient familial de 1 500 à 2 500 € par demi-part pour toutes les familles, de rétablir le versement de la prime à la naissance dès le 7mois de grossesse, d’augmenter le plafond des donations des grands-parents pour leurs petits-enfants et d’alléger les cotisations sociales des particuliers employeurs afin de favoriser la garde d’enfant à domicile.

Il faut également faire en sorte que le reste à charge financier pour les familles soit équivalent quel que soit le mode de garde. Cela passera par un effort budgétaire de la part des caisses d’allocation familiale et par la création de maisons d’assistantes maternelles, comme je l’ai fait à Bordeaux.

Il faut par ailleurs développer l’aide à la parentalité dont tout le monde peut avoir besoin un jour et lutter contre le fléau de l’absentéisme scolaire en suspendant les allocations familiales au bout de plusieurs avertissements : le système mis en place dans les Alpes-Maritimes montre que, dans la quasi-totalité des cas, le problème se règle avant qu’il soit besoin d’arriver à cette extrémité. Les Français reprochent parfois aux hommes politiques d’être coupés des réalités : être maire est une chance extraordinaire, car ma réalité quotidienne, ce sont leurs préoccupations quotidiennes et les réponses concrètes que je m’emploie à leur apporter.

 

Le projet de « divorce sans juge » constitue-t-il à vos yeux une modernisation utile ou un danger potentiel pour les plus faibles, enfants ou conjoint vulnérable ?

Le principal danger pour les plus faibles, c’est la durée de procédure. « Souvent l’injustice n’est pas dans le jugement, elle est dans les délais », écrivait ­Montesquieu. Il faut réussir à désencombrer les tribunaux : lorsqu’on parvient à un divorce par consentement mutuel, et que toutes les garanties ont été apportées pour les enfants et le membre du couple le plus vulnérable, je ne suis pas hostile à ce qu’on allège la procédure.

 

Vous avez varié sur la question du mariage homosexuel et de l’adoption homoparentale, jusqu’à vous déclarer favorable aux deux en raison de« l’évolution des mœurs ». Un responsable politique doit-il suivre ses convictions intimes ou l’évolution de la société ?

Sur les questions économiques ou de société, il faut regarder le monde tel qu’il est. La société a évolué. La jeunesse, y compris une partie de celle élevée dans la religion catholique, trouve aujourd’hui normal que des personnes homosexuelles puissent civilement se marier.

Il faut marcher avec son temps et ne pas rouvrir des blessures qui sont en train de cicatriser. La société française a surtout besoin d’apaisement. Regarder le monde tel qu’il est, c’est aussi prendre la pleine mesure de tous les besoins des familles et les services qu’il faut leur apporter : je pense notamment au besoin d’information des familles pour l’orientation de leurs enfants. Au besoin de souplesse dans l’organisation du travail, pour le rendre mieux compatible avec les temps familiaux, à l’accès à des services de garde pour les artisans et commerçants et pour toutes les familles qui ont des horaires flexibles.

Je pense aussi à l’évolution de la composition des familles : avec notamment les besoins spécifiques de familles monoparentales, de celles qui ont des enfants handicapés, et aussi ceux des familles à trois ou quatre générations : bien des familles aujourd’hui doivent s’occuper, et des enfants, et de parents très âgés et parfois dépendants.

 

La question du mariage pour tous va-t-elle peser dans la primaire de la droite, après les grandes manifestations de 2013 ?

Je parle conformément à mes convictions, et non en regardant ce qui pourrait éventuellement être mon intérêt purement électoral. Je sais qu’une partie de l’opinion se mobilise toujours fortement sur ces questions. Je la respecte. Mais personne ne doit oublier que les racines chrétiennes de la France, c’est aussi l’amour du prochain, la compréhension de l’autre et non sa stigmatisation ou sa condamnation, voire la violence. C’est en tout cas ainsi que j’ai été formé dans la religion catholique. N’est-ce pas précisément ce que rappelle le pape François ?

 

Revenons à la question de l’adoption homoparentale, sur laquelle vous avez reconnu vous être « fait violence » pour l’accepter…

Après avoir bien entendu vérifié que les conditions d’épanouissement de l’enfant sont réunies, je suis favorable à l’adoption par les couples de même sexe. Ma position est aussi d’une extrême clarté et d’une fermeté absolue sur la procréation médicalement assistée qui doit être strictement réservée aux couples hétérosexuels stériles en âge de procréer, et je suis radicalement hostile à la gestation pour autrui. Cette dernière est un saut anthropologique qu’il ne faudra jamais franchir. Le commerce et l’industrie qu’est devenue la GPA dans certains pays est un scandale absolu.

 

Quelle filiation maternelle, la mère biologique ou la « mère d’intention », doit être donnée aux enfants de couples français nés de GPA pratiquées à l’étranger ?

Je suis hostile à ce que l’état civil français prenne en compte les GPA pratiquées à l’étranger. Je m’opposerai à ce que les jurisprudences de la Cour de cassation et de la Cour européenne des droits de l’homme veuillent légaliser de fait la GPA.

 

Approuvez-vous le projet des Républicains sur l’interdiction des tenues ou signes ostensiblement religieux aux parents accompagnant des sorties scolaires ?

Sur ces questions comme sur les autres, je présenterai mon projet lors de notre primaire ouverte de novembre, et je l’appliquerai si je l’emporte. Sur le fond, la laïcité signifie que toutes les religions doivent respecter les lois et les valeurs de la République, en particulier la stricte égalité entre les femmes et les hommes. C’est pour moi un point non négociable.

Il faut appliquer la laïcité avec intelligence et sans radicalisme laïque. Je ne suis pas du tout choqué qu’on mette des crèches dans les mairies à Noël. Ni d’ailleurs qu’on donne le libre choix dans les cantines scolaires entre de la viande, du poisson ou des légumes : c’est ce qui se passe depuis des années déjà de façon extrêmement paisible. Sur l’interdiction du foulard pour les accompagnants scolaires ou les étudiants à l’université, la question se pose en cas de prosélytisme religieux.

 

Êtes-vous favorable à l’instauration d’une d’autorisation préalable avant l’ouverture d’établissements d’enseignement privé hors contrats d’association avec l’État ?

La République doit vérifier le contenu des enseignements qui sont délivrés dans les établissements scolaires sur son territoire. L’autorisation préalable est sans doute la meilleure façon d’y procéder.

 

Une modernisation de l’État providence ne passe-t-elle pas aujourd’hui par la création d’une nouvelle branche « dépendance » de la sécurité sociale ?

La question, c’est celle du financement du reste à charge pour les familles dans les cas de dépendance lourde et durable. J’y suis favorable sur le principe car le financement de la dépendance ne pourra pas être totalement assurantiel.

 

Interview à retrouver sur La-croix.com