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Interview Le Figaro : « Mon maître mot, c'est le rassemblement »

Alain Juppé a accordé ce vendredi 26 août 2016 une interview au Figaro.

 

Le Conseil d'État vient de suspendre les arrêtés antiburkini. Faut-il légiférer pour les interdire ?

J'ai approuvé les arrêtés d'interdiction pris par les maires concernés, qui ont invoqué le risque de trouble à l'ordre public. À Villeneuve-Loubet, en l'espèce, le Conseil d'État a considéré que le trouble n'était pas avéré. Aujourd'hui, dans l'état de tension et de souffrance dans lequel se trouve la société française, nous serions tous bien inspirés d'arrêter de jeter de l'huile sur le feu. Résistons à la tentation d'exiger des lois de circonstance au fil des polémiques médiatiques. La question du port de signes religieux ostentatoires est importante, notamment en ce qu'elle peut constituer pour la femme une forme d'enfermement. Il faudra l'aborder clairement, comme je le propose, dans un accord global entre l'État et les représentants du culte musulman. J'y reviendrai. Et je le dis à nos compatriotes musulmans: on note aujourd'hui dans cette religion un durcissement, un retour à ce que certains considèrent comme la rigueur originelle, qui peut aboutir à des comportements de prosélytisme proches de la provocation. Il faut calmer le jeu d'un côté comme de l'autre.

 

Pour Nicolas Sarkozy et Manuel Valls, la question de l'identité sera centrale dans le débat présidentiel. Pour vous aussi ?

Sans doute. De mon côté, je vais réaffirmer mon objectif d'une identité heureuse. Je suis convaincu que cela correspond à une attente profonde de l'opinion. Je ne veux pas me comporter en prophète de malheur, dire que l'identité de demain sera malheureuse et que tout sera pire qu'aujourd'hui! J'ai une longue expérience d'élu local, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et à Bordeaux, où il existe plusieurs quartiers difficiles. Je connais, bien mieux que d'autres, la souffrance et les difficultés dans notre pays. Mais quel est le rôle de celui qui prétend exercer les plus hautes fonctions ? C'est de donner de l'espoir, de montrer que la France peut retrouver sa fierté, que les Français peuvent retrouver le bonheur de vivre ensemble. Voilà ce qu'est l'identité heureuse !

 

Pour y parvenir, vous préconisez des «accommodements raisonnables» avec l'islam. Lesquels ?

Je n'ai jamais préconisé d'«accommodements raisonnables», c'est un terme que je ne fais pas mien. En revanche, pourquoi pas un peu d'intelligence et de bon sens? Par exemple, et tous les maires le savent: la liberté de choix à la cantine entre différents menus, viande, poisson, végétarien, est un «accommodement raisonnable» comme vous dites, qui permet d'apaiser complètement les choses, sans jeter inutilement de l'huile sur le feu. Il n'est pas question en revanche d'y introduire des menus préparés selon tel ou tel rite religieux. Ce serait contraire à notre principe de laïcité.

 

Si vous êtes élu, vous attaquerez-vous au prosélytisme religieux en entreprise ?

Tout ceci doit être conçu dans un cadre plus général. La République doit engager un dialogue avec nos compatriotes musulmans pour fixer les règles du jeu dans un accord solennel sur les principes de la laïcité. Tout le reste en découlera, on regardera au cas par cas pour les entreprises, pour le foulard à l'université, etc. Cet accord doit d'abord comprendre une charte de la laïcité. Il faut fixer dans un texte ses principes fondamentaux, à commencer par la séparation du temporel et du spirituel, car aucune religion ne peut prétendre imposer ses lois à la République. Je mets aussi en première ligne l'égalité entre les femmes et les hommes. Le corollaire, c'est que l'État reconnaît la liberté de pratiquer sa religion.

 

N'est-ce pas déjà ce que dit la loi de 1905 ?

La loi de 1905, aucun imam ne la connaît! Et elle ne parle pas de l'égalité entre hommes et femmes. Il est temps de la compléter par cette charte de la laïcité, qui prévoira aussi des dispositions sur le recrutement et la formation des ministres du culte. Ce type d'enseignement, sanctionné par un diplôme, existe déjà, il faut le généraliser. On doit aussi exiger que les ministres du culte prêchent en français. Dernier point: les lieux de culte. Je ne suis pas favorable à un financement public, mais il faut que l'origine des fonds soit transparente et qu'ils ne proviennent pas de l'étranger.

 

Avec qui négocier cet accord ?

C'est le problème. La représentativité du Conseil français du culte musulman est parfois contestée. J'ai vu d'ailleurs que des personnalités musulmanes appelaient à le rénover. Il faut qu'il soit vraiment représentatif des musulmans de France, sans connexion avec des États étrangers, ce qui suppose que nos compatriotes musulmans prennent leurs responsabilités pour s'organiser. Ce n'est pas les culpabiliser ni les stigmatiser de dire cela.

 

Le «retour de l'autorité» est le fil rouge de Nicolas Sarkozy. Quel est le vôtre ?

Le rassemblement, qui n'est d'ailleurs pas incompatible avec l'autorité. Je dirai même le contraire: l'autorité est d'autant plus efficace qu'elle est rassembleuse. Mon maître mot, c'est rassembler. C'est un pilier de mon triptyque: rassurer, rassembler, réformer. Rassembler la droite dans ses différentes sensibilités, à l'exclusion de l'extrême droite avec laquelle j'ai des points de désaccord définitifs. Rassembler les centres au pluriel et au-delà. Les déçus du hollandisme qui peuvent se reconnaître dans nos valeurs républicaines sont les bienvenus. Et s'il y a des électeurs du FN qui, notamment après le Brexit, ouvrent les yeux et veulent revenir, eh bien qu'ils reviennent. Je veux conquérir le cœur et l'esprit des Français, pas me contenter d'un vote de rejet de François Hollande ou de tel ou tel.

 

Pourriez-vous travailler avec Emmanuel Macron ?

J'ai entendu qu'il n'était pas socialiste. C'est un élément. Mais pour que je puisse travailler avec quelqu'un, il faut de la confiance. Je ne choisirai pas des ministres qui passent leur temps à mettre des peaux de banane sous les pieds du président de la République et du premier ministre.

 

Nicolas Sarkozy affirme que, puisque vous avez été son ministre, vous devez avoir «bien des points d'accord» avec lui. Lesquels ?

J'ai été son ministre, il a été mon secrétaire général adjoint au RPR… Nous sommes de vieilles connaissances et il n'est pas étonnant que nous ayons des points communs. Je n'ai pas fini la lecture de son livre, mais je remarque déjà que nous sommes d'accord sur le rétablissement des peines planchers, l'effectivité des peines, la construction de places de prison. Nous avons aussi des différences. Par exemple, il veut suspendre le regroupement familial ; à mes yeux, ce n'est pas une attitude humaine. Je pense qu'il faut le maintenir à condition que la personne qui souhaite faire venir sa famille puisse justifier d'un revenu du travail. Nicolas Sarkozy considère que gouverner via les ordonnances est une mauvaise méthode. Je suis au contraire persuadé que c'est la voie à suivre. Grâce à elles, d'ailleurs, nous sommes sortis de la crise sociale de 1995 et j'ai mené à bien la réforme de l'Assurance-maladie.

 

Êtes-vous favorable à un choc fiscal dès l'été 2017 ?

Il faudra baisser les impôts, cela fait partie de mes priorités absolues. Mais attention à cette obsession des chocs qui parfois déstabilisent plus qu'ils ne réforment. Il faudra que ce plan soit ciblé, et financé par des économies correspondantes. C'est pourquoi je présenterai dès le départ une loi de programmation fiscale sur cinq ans qui prévoira une baisse des prélèvements de 28 milliards. Cela permettra de donner de la visibilité aux entreprises et aux investisseurs. Je souhaite ramener à zéro les charges sur les emplois payés au smic en transférant les fonds du CICE, diminuer les cotisations familiales en les transférant sur une TVA compétitivité, engager une baisse sur l'impôt sur les sociétés et abroger l'ISF, impôt destructeur.

 

Est-ce compatible avec les obligations européennes de maîtrise des déficits ?

Des négociations sont possibles si nous engageons enfin les indispensables réformes structurelles. Je pense à la réforme des retraites qu'il faudra enfin mener à son terme. Ou à la réforme du Code du travail. Beaucoup d'entrepreneurs hésitent à embaucher parce que, s'ils doivent ajuster leurs effectifs demain, ils ne savent pas combien de temps cela va prendre et combien cela va leur coûter. Il faudra aller beaucoup plus loin que la loi El Khomri en la matière.

Thierry Breton a également avancé une piste très intéressante: nous pourrions négocier que les dépenses en matière de défense soient extraites de la dette française, et mutualisées au niveau de l'Union européenne. Car c'est la France qui est de loin la plus engagée dans la défense européenne et dans les opérations extérieures.

 

Faut-il encore augmenter l'effort de défense ?

Il faut revenir à un budget de la Défense représentant 2 % du PIB et je souhaite augmenter les crédits de 7 milliards d'euros sur le quinquennat. Nous ne pouvons pas baisser la garde au moment où les menaces terroristes se généralisent, où les accès de fièvre nationaliste et populiste se multiplient, où l'on retrouve des accents de guerre froide dans les relations entre l'Est et l'Ouest.

 

La crise chronique du secteur agricole depuis vingt ans est-elle une fatalité ?

Je ne me résigne pas à voir notre agriculture décrocher. Il faut donc baisser les charges, simplifier les normes, rééquilibrer le rapport de force avec les distributeurs en faveur des producteurs… Et pour lutter plus spécifiquement contre la volatilité des prix, je veux mettre en place un système d'assurance pour garantir un prix minimum qui tienne mieux compte des coûts de production. Ce fonds serait abondé conjointement par les agriculteurs et par l'Europe.

 

Malgré votre appel à parrainer Nathalie Kosciusko-Morizet, elle n'a toujours pas ses signatures…

Je souhaite qu'elle puisse être candidate, car elle représente une sensibilité importante des Républicains et il serait très dommage qu'il n'y ait que des hommes à la primaire. J'invite mes amis à l'aider à participer.

 

Reviendrez-vous sur la loi interdisant le cumul des mandats, comme veut le faire Nicolas Sarkozy ?

Pensez-vous sérieusement que le premier texte de mon quinquennat serait un projet rétablissant le cumul des mandats? Nous dirions aux Français: «on s'occupe de nous avant de s'occuper de vous»? Il suffit de poser la question pour avoir la réponse.

 

Que ferez-vous si vous échouez à la primaire ?

Je compte bien remporter la primaire.

 

Retrouvez l'interview sur LeFigaro.fr