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Alain Juppé dans Entreprendre "Les PME sont au coeur de ma stratégie"

Alain Juppé a accordé une interview à Entreprendre ce vendredi 17 juin.

 

Quels sont selon vous les atouts des entreprises françaises ? Comment dynamiser le tissu entrepreneurial ?

Le premier atout de nos entreprises, ce sont les hommes et les femmes qui y travaillent : une main-d’œuvre qualifiée, un très bon encadrement, le savoir-faire de nos ingénieurs et de nos techniciens, de nos chercheurs ... J’ajoute un environnement de grande qualité, qu’il s’agisse des infrastructures de télécommunications et de transport, du coût de l’énergie ou encore de la protection de la propriété intellectuelle.

Mais ces énergies sont bridées par quelques freins très puissants. Mon but consiste à les lever, en abaissant le coût du travail et le niveau de la fiscalité, en augmentant la durée du travail qui est trop faible, et en assouplissant le droit du travail qui est trop complexe. Je crois qu’en agissant sur ces trois leviers, on peut créer un écosystème très favorable à l’entreprise en France.

 

Dans votre stratégie de relance économique, quelle place auront les PME ?

Les PME sont au cœur de ma stratégie de relance économique parce que de leur croissance naîtront les emplois de demain. Je rappelle qu’elles représentent plus de 99% des entreprises, plus de 70% des emplois et environ 65% de la valeur ajoutée. Partout, dans le monde, les PME et les TPE montrent une croissance impressionnante, comparée aux grandes entreprises. Dans ce contexte, la France se singularise par l’incapacité des PME à grandir pour atteindre une taille critique.

Au-delà des grands leviers de politique économique que j’ai déjà évoqués, je souhaite soutenir les PME au moyen de mesures spécifiques. Je pense en particulier au niveau de l’IS que je souhaite ramener à 24% pour toutes les entreprises qui réalisent moins de 7,6 millions de CA, et à la réduction des délais de paiement des administrations grâce à un mécanisme d'affacturage inversé pour les donneurs d'ordre publics.

Je consacrerai également beaucoup d’énergie à la réduction des normes qui empêchent les entreprises de travailler : il ne s’agit pas en l’espèce de lancer un énième plan quinquennal de la simplification, mais de manager la fonction publique pour qu’elle produise moins de normes.

 

Concernant le texte sur la loi Travail défendu par Myriam El-Khomri, vous précisez : « Ce texte ne concerne pas vraiment les PME qui sont pourtant celles qui sont en première ligne pour la création d’emploi. Les PME sont oubliées. » Comment redonner aux PME le rôle qu’elles méritent ?

Au-delà de l’ensemble des mesures que j’ai déjà évoquées, je crois qu’il faut aussi réhabiliter la figure du chef d’entreprise, si souvent galvaudée par la gauche. Je crois qu’il faut rappeler aux Français que ce sont les entreprises, et notamment les PME, qui créent les richesses, qui créent les emplois et qui versent les salaires. La plupart des dirigeants d’entreprise prennent de gros risques, ne comptent évidemment pas leurs heures, sans gagner pour autant des fortunes. Il faut reconnaître leur contribution essentielle à la prospérité du pays.

 

Vous déclariez cet été : « J'organise ma petite PME", ajoutant : "Parfois il arrive que des PME performantes soient plus efficaces que des grandes entreprises du Cac 40. » Pouvez-vous commenter votre propos ?

Quand je vois le succès de certaines de nos entreprises à l’international, et notamment de jeunes pousses qui connaissent des taux de croissance à deux chiffres, je me dis que la réussite économique n’est pas qu’une affaire de taille , que c’est aussi une question d’audace et de détermination. Le parallèle avec la politique me semble évident !

 

Comment réorienter l’épargne vers les PME-TPE ?

L’épargne des ménages, sur laquelle repose l’essentiel du financement des entreprises ne contribue pas suffisamment au financement à long terme de l’économie et notamment à l’investissement dans nos PME-TPE. Une grande partie de ce déficit d’investissement provient de notre singularité en matière de fiscalité des revenus du capital. Par idéologie, la gauche a fait le choix de taxer au barème de l’impôt sur le revenu l’ensemble des revenus du capital, tout en conservant un ISF dont les taux sont sans rapport avec les rendements actuels du capital.
La conjugaison de ces deux mesures décourage l’investissement. Je propose de revenir à une fiscalité des revenus du capital proche de celle de nos principaux concurrents, en rétablissant une taxation forfaitaire. Je propose aussi la suppression de l’ISF, qui a fait fuir et continue de faire fuir des milliers de détenteurs de capitaux.

 

Le protectionnisme peut-il protéger les PME françaises ?

La multiplication des échanges et l’accès aux marchés étrangers me semblent indispensables au développement économique du pays. Le retour du protectionnisme conduirait à une guerre commerciale dont toutes nos entreprises souffriraient : celles qui exportent et qui verraient leurs marchés se fermer, comme celles qui importent et qui verraient leurs coûts augmenter.

 

Vous considérez-vous comme un libéral au niveau économique ?

Si c’est être libéral que de mettre l’entreprise au cœur de son raisonnement économique, alors, oui, je suis libéral. Je ne crois pas que le politique commande à l’économie, mais je ne crois pas non plus que l’économie commande au politique. Ce que je cherche avant tout, ce n'est pas une étiquette, c'est ce qui marche.

 

Vous êtes partisan de la simplification du Droit du Travail. Quelles réformes prioritaires faut-il conduire pour assouplir le dispositif général?

Ce que je veux faire, c’est simplement ce qui fonctionne partout ailleurs et que la France n’a jamais essayé : assouplir le droit du travail, pour qu’il cesse de pénaliser la création d’emplois. L’OCDE estime que l’essentiel du chômage en France est structurel, c’est-à-dire qu’il ne baissera pas significativement quelle que soit la conjoncture si le marché du travail n'est pas réformé.

C’est donc une réforme structurelle qu’il faut conduire : en sécurisant le CDI dans lequel pourra figurer des motifs prédéterminés de rupture, en encourageant la négociation dans l’entreprise par la généralisation du référendum des salariés, en gelant pendant cinq ans l’effet des seuils sociaux, et bien entendu en sortant des 35 heures.

 

La politique dite « pro entreprise » actuelle du gouvernement Macron vous convient-elle ?

La réorientation de la politique économique entamée depuis l’annonce du Pacte de Responsabilité en janvier 2014 s’inscrit dans la bonne direction et tranche heureusement avec les erreurs majeures du début du mandat de François Hollande.
Mais cette politique ne va pas bien loin en pratique, et ne peut donc pas produire tous ses effets en termes de relance de l’investissement et de l’emploi. En cherchant à reprendre d’une main ce qu’il a donné de l’autre avec les « contreparties » au pacte de responsabilité, en créant toujours plus de normes, tout en tenant un discours sur la simplification administrative, en finançant toute sa politique à crédit, le gouvernement creuse sa propre tombe. La question n’est donc pas Hollande, Valls ou Macron, mais celle de la crédibilité des politiques qui sont conduites.

 

Quel rôle doit jouer l'Etat selon vous ? Doit-il simplement être une instance de régulation ou doit-il prendre une part active à la relance de l'économie ?

Si on attend de l’Etat qu’il s’endette toujours plus pour créer toujours plus d’emplois publics, je réponds non. Cette politique qui n’a jamais fonctionné, devient de plus en plus dangereuse à mesure que notre dette augmente.
D’une manière générale, je suis partisan d’un Etat fort dans ses prérogatives régaliennes, mais qui reste à sa place en donnant plus de liberté aux acteurs économiques, sociaux, et aux Français en général.

 

Quels choix économiques vous inspirent le plus et semblent le plus applicables en France: ceux de l’Allemagne, de l’Italie ou des US ?

Le point commun de ces trois grandes économies, c’est d’avoir fait des choix structurants qui orientent pour les années à venir leur politique économique. Sans même parler de l’Allemagne dans les années 2000, l’Italie vient de mener une réforme importante de son marché du travail. La France, à l’inverse, a préféré retarder ces choix. La majorité actuelle n’aura mis en place aucune réforme de structure, aucune réforme de nature à modifier en profondeur le comportement des agents économiques. Il est temps que cela change.

 

Comment conduire et harmoniser les négociations sociales ?

En France, le dialogue social souffre d’un déficit majeur de représentativité puisque les syndicats de salariés représentent environ 8% de l’ensemble des salariés. Malgré cela, la loi leur donne des prérogatives étendues en matière économique et sociale.
Je veux ainsi améliorer le fonctionnement du dialogue social en généralisant la pratique du référendum d’entreprise, qui doit pouvoir être organisé à l’initiative de l’employeur et d’un syndicat représentatif,et à la seule initiative du chef d'entreprise dans les PME. Je veux aussi renforcer la légitimité des syndicats en limitant les mandats syndicaux à deux mandats consécutifs, et en limitant le temps consacré à l’exercice de ce mandat à 50% du temps de travail.

 

Vous indiquez que le point névralgique est de recréer des emplois, comment insuffler une dynamique positive sur ce thème assortie de résultats tangibles ?

Je propose de changer complètement de logique. Ce n’est pas le partage du temps de travail ou l’emploi public qui permettront de lutter contre le chômage. Ce sont les entreprises. Il faut donc faire en sorte qu’elles investissent de nouveau, qu’elles reprennent confiance et qu’elles décident d’embaucher. Comment ? En baissant les prélèvements qui pèsent sur elles – et je propose plus de 20 Md€ d’allègements de l’IS et des charges sociales, et en libérant le travail au travers de la sortie des 35 heures et de l’assouplissement du droit social. Voilà ce qui marche partout ailleurs.

 

Quid de l’ubérisation du travail ?

Les nouvelles technologies modifient déjà le fonctionnement de l’économie et du travail, et ce phénomène va s’accélérer. Dès lors, l’Etat ne doit pas chercher à endiguer ce phénomène – il ne parviendra de toutes façons pas à le faire – mais à encadrer ce développement pour qu’il profite aux Français.
Cela implique notamment d’établir des conditions de concurrence équitables entre les nouveaux acteurs et les anciens, d’accompagner l’essor du travail indépendant pour que les personnes concernées bénéficient d’une protection sociale, mais aussi de renforcer considérablement l’efficacité de notre système de formation.

 

Faut-il réformer en profondeur la fonction publique et jusqu’où faut-il pousser la transformation ?

J’évoquais la nécessité de réduire la sphère publique à la fois en raison de notre surendettement et afin de libérer les initiatives privées. Cela s’applique évidemment à la fonction publique, dont il faut revoir le dimensionnement et les missions.
J’envisage de supprimer entre 250 000 et 300 000 emplois publics sur cinq ans, au travers d’une augmentation du temps de travail des fonctionnaires, l’introduction de deux jours de carence pour lutter contre l’absentéisme. Mais la réforme doit aussi permettre la refonte des organisations et le développement du numérique dans les administrations.

 

Comment re-crédibiliser la politique  et réduire la fracture entre la politique et l’économie ?

Une grande partie de la fracture qui sépare aujourd’hui la politique de l’économie provient de cette prétention d’une partie de la classe politique à commander l’économie, comme si des millions d’agents pouvaient obéir au doigt et à l’œil. Cette vision pyramidale est complètement obsolète. Je crois que le retour à une certaine forme de modestie, d’humilité politique sera de nature à rendre sa crédibilité à l’action et à la parole publiques. Pour cela, il faut aussi que la campagne présidentielle cesse d’être le concours Lépine des promesses électorales, vaste programme !

 

L’ensemble des indicateurs négatifs actuels (taux de croissance en berne, taux de chômage record, Bruxelles qui s’interroge) nous conduisent-ils inévitablement à une stagnation sur les 15 prochaines années ? Comment sortir de la crise ?

Je ne crois pas à l’inéluctable déclin de la France. Notre pays regorge de talents, de créativité et d’inventivité, il suffit de se déplacer pour se rendre compte de ce bouillonnement toujours présent malgré le sentiment – à juste titre – de vivre dans une situation de crise économique permanente.
Je suis convaincu que la France sortira de cette situation si elle fait les choix, parfois difficiles, que je lui propose en matière de modernisation économique et sociale, et de refondation d’un Etat fort.

 

Alors que l'euroscepticisme gagne du terrain, comment redonnez aux peuples le "goût" de l'Europe ? Croyez-vous encore en l'Europe ?

Non seulement j’y crois toujours, mais je mènerai une campagne résolument pro-européenne ! D’abord, en expliquant que le problème est avant tout celui de la disparition de l'influence française à Bruxelles, qui fait obstacle à toute initiative d’envergure, mais que nous pouvons regagner. Ensuite, en redisant que l’union fait la force : dans un monde instable et marqué par l’émergence de nouvelles puissances, il n’y a pas d’alternative à l’Europe si la France veut continuer à peser. Enfin, en proposant des pistes de réforme pour en améliorer le fonctionnement.

 

Les seuls pays qui sortent leur épingle du jeu ont choisi un modèle autre que celui de l’austérité pure et dure, qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas bien ce que cela signifie. Les pays qui s'en sortent sont ceux qui se sont transformés Prenez l’exemple de l’Espagne : ce pays a subi une cure d’austérité à la mesure de ses déficits et recommence à se développer et à créer des emplois. La situation de la Grèce commençait aussi à s’améliorer avant l’arrivée de M. Tsipras.
On peut très bien assainir ses finances publiques sans « casser la croissance ». Il faut pour cela mener un ajustement graduel mais crédible, qui se concentre sur les dépenses les moins efficaces, tout en baissant les impôts pour relancer la croissance. Je propose pour ma part de baisser la dépense publique de 85 à 100 Md€ sur cinq ans.

 

Sur le plan général et sur les paradigmes économiques en particulier en quoi vous différenciez-vous de M. Sarkozy et de M. Fillon ? Existe-t-il un ADN Juppé?

Il y a de ma part une détermination sans faille à réformer notre pays pour qu’il retrouve le rang qui doit être le sien. J’ajouterai que j’ai le souci d’incarner un changement crédible, c'est à dire dont on sache qu'il sera mis en œuvre.

 

Interview à retrouver sur Entreprendre.fr