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De l'Europe rêvée à l'Europe debout

En cet anniversaire du discours fondateur de Robert Schuman, constatons-le : l’Europe ne fait plus rêver. Le Vieux Continent traverse trois crises qui frappent simultanément son économie, ses institutions et ses nations.

Son économie souffre d’anémie chronique, nourrissant chômage, inégalités, rancœurs. Son projet politique semble dissous devant l’incapacité de l’Union à affronter solidairement le défi migratoire. Pire : ses nations elles-mêmes sont saisies d’une angoisse identitaire aussi contagieuse qu’inédite.

Pour la première fois depuis la guerre, l’expression de la haine de l’Autre se banalise dans les discours politiques.

Et pourtant, l’enseignement commun à la série de tempêtes qui se sont succédées depuis dix ans est qu’il n’est pas de réponse efficace en-dehors du cadre commun européen. La finance internationale en folie, les exodes migratoires, le terrorisme islamiste, les excès belliqueux des nationalismes, l’évasion fiscale massive des multinationales, les négociations commerciales opaques avec les Etats-Unis ou la Chine : chacun de ces défis suscite partout la tentation du repli sur soi et profite partout aux démagogues nationalistes. Pourtant, les sondages le montrent : le bon sens populaire sait bien que l’unité d’action des Européens est la condition préalable à tout espoir d’efficacité.

 

Tous les Etats membres de l’Union partagent-ils cette volonté ?

Les Anglais s’interrogent. Qu’ils sachent que leurs amis sincères souhaitent ardemment les garder dans la famille. Mais nous respecterons complètement leur décision souveraine. En cas de « oui », nous serons loyaux dans l’application de l’accord conclu.

Mais nous recevrons le « non » comme un divorce, dont il ne restera plus qu’à discuter des modalités pratiques.

Quel que soit le résultat du référendum du 23 juin, le moment est venu pour les Etats membres de l’Union de se poser la question de confiance sur leur avenir commun : la solidarité européenne a été trop mise à l’épreuve pour différer cette heure de vérité. Quels sont ceux qui préfèrent se contenter du grand marché économique ? Quels sont ceux qui sont prêts à passer du vivre ensemble à l’agir ensemble, dans ce siècle sans pitié, sur lequel aucun de nos pays ne peut plus espérer peser par ses seuls moyens ?  

Le traité permet à une avant-garde d’engager des politiques nouvelles sans contraindre leurs partenaires, mais sans les attendre.

 

Comment rendre cette communauté efficace, et pour quoi faire ?

En partant du noyau dur que constitue la zone euro. Sa consolidation exige une harmonisation fiscale progressive et la mise en cohérence de nos systèmes de protection sociale. Ainsi renforcée, cette nouvelle communauté doit devenir un acteur politique à part entière sur la scène mondiale. Citons les sujets prioritaires.

Défense et sécurité. Nous ne pouvons rester le seul grand ensemble organisé à la surface de la planète qui néglige autant sa sécurité. Pour la sécurité intérieure, la preuve est faite : Europol et Eurojust doivent devenir une police et une justice directement compétentes pour traiter la grande criminalité internationale. Pour la sécurité extérieure, commençons par nous mettre d’accord sur l’analyse de la menace et la stratégie à mettre en œuvre pour y parer : un livre blanc sur la défense de l’Europe face aux menaces de notre temps, comme je l’ai proposé dans mon discours à Bruxelles, le 24 février dernier.

Frontières. Au-delà de l’exode syrien, nous avons besoin d’une vraie politique européenne de l’asile et de l’immigration. C’est-à-dire une politique commune envers les pays d’origine et de transit des migrants ; une surveillance commune des frontières extérieures, en mutualisant nos moyens nationaux sous une autorité européenne ; une même définition des conditions d’asile, et une politique commune des migrations légales, à partir de plafonds fixés par pays.  

Croissance nouvelle.  Elle doit être sobre, économe, circulaire, c’est-à-dire alimentée par le réemploi et non par le gaspillage.  Cela commence par une politique commune de l’énergie et par l’exploitation des possibilités sans limites de la révolution numérique. Et là, nous avons complètement besoin du cadre européen : allons-nous couper les ailes de nos nombreuses start-ups en les enfermant dans vingt-huit cadres réglementaires et fiscaux différents, alors que les pionniers californiens naissent américains et grandissent mondiaux ?

Monde. L’Europe doit passer de la diplomatie du chèque et des bons sentiments à une stratégie mondiale. D’abord vers la Méditerranée et l’Afrique, avec qui nous devons inventer un nouveau modèle de codéveloppement. Puis avec tous les grands acteurs du XXIe siècle.

Dans un monde où il y a tant de fauteurs de guerre, l’Europe devrait être partout « fauteur de paix ».  

Ce nouveau départ n’est possible qu’à partir d’un élan commun de la France et de l’Allemagne. Hélas, aujourd’hui, la France manque à son rôle européen historique. Elle commente, elle critique, et finalement, elle suit et elle subit. Malgré la foi européenne d’Angela Merkel et sa science de la navigation, l’Allemagne ne peut ni ne veut être seule à la barre de l’énorme vaisseau. Et l’Europe dérive.

L’Europe a besoin d’une France qui n’attriste plus par ses échecs mais qui inspire par ses succès.

Une France qui retrouve sa relation privilégiée avec l’Allemagne, et sa capacité de convaincre et d’entraîner. Et, quand il le faut, une France qui sache dire « non ». Non à Washington, à Pékin, à Ankara ou à Moscou, chaque fois que les relations sont déséquilibrées : l’Europe sera jugée sur sa capacité à faire prévaloir ses intérêts et ses valeurs dans la négociation du projet de traité transatlantique, comme dans celle de l’accession de la Chine au statut d’économie de marché.

Et, chez nous, non aux tentations délétères du populisme et du protectionnisme, non au retour de la haine de l’Autre, qui menacent de remettre en cause le miracle européen lui-même : une famille unie de nations guéries du nationalisme, fières de partager les mêmes valeurs de civilisation. 

Alain Juppé