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Alain Juppé détaille son programme “pour un État fort”

“Un État fort, c’est un État qui assume avec autorité ses missions régaliennes de sécurité et de justice, ce n’est pas un État tatillon et procédurier qui prétend régenter la vie quotidienne des entreprises et des citoyens.”

C'est dans le Journal du Dimanche qu'Alain Juppé a dévoilé le 3 janvier ses grandes orientations pour un Etat fort. Retrouvez son entretien ci-dessous  :

Vous souhaitez un État fort. Est-ce à dire que l’État serait faible?

Oui, et c’est ce qui motive les critiques que je porte à la politique actuelle, et les propositions que je fais pour changer de cap. Je prends un seul exemple : en matière pénale, l’État est faible. Je n’ai jamais attaqué la personne de Mme Taubira et je ne le ferai pas, mais j’attaque vigoureusement sa politique pénale que je résumerais ainsi : puisqu’il n’y a plus de place dans les prisons, ne mettons plus les délinquants en prison. C’est un signal de faiblesse qui est mal ressenti par les policiers, par les gendarmes, par les magistrats, et surtout par les Français.

Un État fort, c’est un État qui assume avec autorité ses missions régaliennes de sécurité et de justice, ce n’est pas un État tatillon et procédurier qui prétend régenter la vie quotidienne des entreprises et des citoyens. Les Français ont parfois l’impression que l’État est absent lorsqu’il devrait être présent, et présent lorsqu’il devrait être absent. Revenons à l’essentiel.

La France, dites-vous, est "en guerre". Mais vous refusez que l’effort de guerre soit financé par "encore plus de dettes"…

On a bien vu le tour de passe-passe de François Hollande. Comme il n’arrive pas à faire d’économies sur le budget de l’État, il nous dit : "La lutte contre le terrorisme d’abord ; les économies, on verra plus tard." Il faut continuer à faire les deux! Renforcer les moyens pour assurer notre sécurité, c’est le devoir d’un État fort. Sur les effectifs des forces de l’ordre par exemple, je propose des redéploiements, et pas forcément des dépenses supplémentaires. Il y aura en revanche un effort à faire pour le budget de la justice qui est maltraité depuis des années. Mais il s’agit de montants très limités, en proportion du total de nos dépenses publiques. Il n’est donc pas question d’abandonner une vraie politique de réduction des dépenses publiques.

Un État fort, c’est un État qui assume pleinement ses missions premières, qui se recentre sur l’essentiel, mais c’est aussi un État qui dépense moins, qui assume des décisions difficiles en réformant les retraites ou en optimisant nos dépenses sociales, c’est un État qui fait sa révolution numérique et redéfinit son périmètre. Ne tirons pas prétexte du terrorisme pour retomber dans le laxisme budgétaire. Une France endettée, c’est une France affaiblie.

Dans votre livre, vous évoquez des "redéploiements" des effectifs policiers plutôt que des recrutements…

Cinq mille policiers et gendarmes de plus, pourquoi pas? Il y a incontestablement un effort à faire. J’ai reconnu que nous avions sans doute eu tort d’en supprimer 13.000 avant 2012. Mais recruter et former un gendarme, cela demande deux ans. Donc, il faut dans un premier temps redéployer nos moyens. Selon la Cour des comptes, les tâches administratives ou procédurales occupent les deux tiers du temps de travail des policiers et gendarmes. Pendant ce temps-là, ils ne sont pas sur le terrain.

Je propose donc de simplifier les procédures et de redéployer, voire de recruter des personnels administratifs, pour remettre les policiers sur le terrain. Enfin, en attendant les recrutements effectifs, ne perdons pas de temps et faisons appel aux réservistes de la police et de la gendarmerie.

Face au terrorisme, vous refusez toute idée "démagogique et inefficace" d’un "Guantanamo français", mais vous voulez aussi pouvoir, au cas par cas, assigner à résidence ceux qui sont considérés comme dangereux et imposer une rétention administrative à ceux qui reviennent de Syrie…

Après les attentats, tout le monde s’est précipité en disant : "Il faut mettre à l’ombre toutes les personnes qui font l’objet d’une fiche S". C’est une réaction épidermique. Toutes ne concernent pas le terrorisme. Concernant ceux qui suscitent de vraies inquiétudes, il faut agir avec discernement. Cela peut-être utile de continuer à les pister pour remonter les filières. L’idée de mettre tout le monde dans un grand camp est absurde.

Faut-il prolonger l’état d’urgence?

S’il faut aller au-delà de février, je n’y suis pas hostile par principe : nous verrons. La première des libertés, c’est de continuer à vivre, et pas de se faire massacrer au Bataclan. Mais cela pose un problème de constitutionnalité. Tous ceux qui se sont précipités en disant "niet" à la réforme de la Constitution sont peut-être allés un peu vite. Une modification de l’article 36 de la Constitution qui traite de l’état de siège pour donner une base constitutionnelle plus solide au renouvellement de l’état d’urgence ne me paraît pas à exclure.

Le débat politique est devenu très vif sur la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français…

Ce n’est pas une réforme utile. Son efficacité sera faible, voire nulle. Elle ne permettra pas de prévenir de nouveaux actes terroristes, elle ne dissuadera aucun djihadiste de se faire sauter. C’est un coup politique de François Hollande pour semer de la confusion dans le débat. De ce point de vue, c’est plutôt réussi! Mais dans un moment où notre pays a besoin d’unité et d’apaisement, c’est un acte de mauvais gouvernement.

Si vous étiez parlementaire, voteriez-vous cette mesure?

À condition que le texte définitif se limite aux incriminations déjà prévues dans le Code civil pour la déchéance des Français binationaux naturalisés. Sans cela, la surenchère serait possible et elle serait dangereuse : le FN l’annonce déjà. Mais faut-il vraiment une réforme constitutionnelle? Le plus important pour lutter contre le terrorisme n’est pas là.

Il faut un plan d’ensemble visant par exemple à investir dans les nouvelles technologies, la biométrie et la reconnaissance comportementale, à pénaliser la consultation des sites radicaux, à appliquer effectivement les peines prononcées. J’attends aussi les résultats obtenus dans le cadre de l’état d’urgence pour juger de la détermination réelle du gouvernement.

Quelles leçons tirez-vous des violences d’Ajaccio?

Deux pompiers et un policier blessés dans un quartier d’Ajaccio, c’est révoltant. Lorsqu’on s’en prend aux forces de l’ordre, ceux-là même qui nous protègent des véritables périls, les sanctions doivent être lourdes et exemplaires. Je les attends. Il est inadmissible que l’Etat laisse se développer sur notre territoire des zones de non droit, et la Corse ne doit pas faire exception. La lutte contre les zones de non droit est l’une de mes priorités en matière de sécurité. La population est exaspérée par ces agissements qui doivent être sévèrement réprimés.

Par ailleurs, on ne peut tolérer les comportements racistes et xénophobes. Les raccourcis simplistes n’apportent aucune solution au problème. La solution est tout autre : il faut occuper le terrain et apporter une réponse pénale crédible à la délinquance et à la criminalité. En Corse comme ailleurs, l’Etat fort doit être ferme.