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3 questions à Tearii ALPHA

3 questions à Tearii ALPHA, Maire de la commune de Teva I Uta; Ministre du logement et de la rénovation urbaine, de la politique de la ville, des affaires foncières et du domaine (Tahiti-Polynésie française) 


En raison du statut particulier de la Polynésie, la place de l'institution communale demeure un sujet très sensible en Polynésie. Comment s’articulent aujourd’hui les compétences des maires avec celles du Pays et celles de l'Etat et quelle évolution préconiseriez-vous?

 

Malgré une progression du scepticisme des Polynésiens envers l'action politique, analogue d'ailleurs à celle de l'Hexagone, l'investissement encore très vivace manifesté par les Polynésiens dans la vie de leurs communes, ainsi que la fidélité et l'affection, quasiment inextinguibles, qu'ils portent à leur « tavana » (anciennement le chef de district, aujourd'hui le maire) témoignent du rôle central des communes dans la vie citoyenne en Polynésie française.

Originairement, l'organisation de l'autonomie en Polynésie française a été conçue de manière à s'appuyer de manière équilibrée sur trois piliers institutionnels : le Pays, l’État et les Communes.

Les lois portant statut d'autonomie de la Polynésie française (la dernière datant de février 2004) ont vu un transfert des compétences de la collectivité vers les communes, notamment l’obligation d’assurer progressivement les services d’adduction d’eau potable, de collecte et traitement des déchets et des eaux usées. Depuis 2008, plusieurs années de récession économique ont impacté durablement les finances communales et ont freiné le processus amorcé. Des délais de mise en route des compétences ont été accordés par l’Etat qui a reconnu la grande difficulté des communes polynésiennes à faire face à leurs nouvelles obligations.

Pour autant, la finalité des réformes engagées ne peut être remise en question, il s’agit de placer les communes au cœur du développement des projets du Pays, car elles sont un échelon de proximité avec la population.

Les communes doivent pouvoir disposer de moyens pour gérer leurs projets de développement et de solidarité.

Même si la fiscalité communale est un des leviers de financement, elle ne peut exercer une pression excessive sur les populations déjà éprouvées par la crise économique.

Si, par le passé, les dispositions statutaires qui donnaient à la Polynésie française des responsabilités importantes en matière de développement des communes, ont été, pour des raisons diverses, insuffisamment mises en œuvre, le gouvernement actuel mené par le Président Edouard Fritch, également maire de la commune de Pirae, s'emploie à établir un partenariat rénové, plus collaboratif, dans une perspective de relance économique par le biais des collectivités communales.

Aujourd'hui, les réformes sont en route, notamment concernant la réglementation de la commande publique des communes, de leurs groupements et de leurs établissements publics, ainsi que celle relative à leur autonomie financière dont l'objectif est de permettre aux communes de financer l'ensemble de leurs missions et de leurs investissements.

Il serait souhaitable qu’un renforcement de la décentralisation de la prise de décision soit organisé par l’Etat et la Polynésie française (dans la loi organique et le code général des collectivités territoriales applicable en Polynésie française), replaçant ainsi nos communes polynésiennes dans une logique de politique proactive au bénéfice des administrés.

La Polynésie française devra encore plus prendre la mesure de l'ensemble des prérogatives que lui confère son statut concernant le développement des communes. La réussite de toute politique sectorielle nationale ou territoriale pour le développement économique et social de notre pays maritime, grand comme l’Europe (118 îles réparties sur 5 millions de km2), ne sera possible qu’avec l’implication de cet échelon de proximité communal.

Je formule le vœu que notre candidat, Alain Juppé, reprenne la réforme de la Dotation Globale de Fonctionnement des communes en tenant compte de notre double insularité par rapport à la métropole, dans le respect de l’égalité formelle entre tous les citoyens de notre République.

 

Tout comme la très grande majorité de la population polynésienne, vous êtes très attaché au principe d'autonomie au sein de la République. Etes-vous favorables, comme certains le souhaitent à une nouvelle évolution statutaire ou, au contraire, à un pause institutionnelle en Polynésie ?

 

Historiquement, le processus d'autonomie a été amorcé par Pouvanaa A Oopa dans les années 1950 (personnalité politique majeure, sénateur Polynésien) puis par Francis Sanford en 1977. Au moment de l'entrée en vigueur du premier statut accordant « l'autonomie de gestion » à la Polynésie française, Charles Schmidt, dernier gouverneur et premier haut-commissaire avait déclaré « Le statut sera à l’usage de ce que les hommes en feront ». Il est vrai que l'autonomie est une partie qui se joue nécessairement à plusieurs, d'où l'extrême complexité de sa mise en œuvre qui nécessite, comme le soulignait l'ancien gouverneur, des hommes et des femmes de consensus prêts à agir pour l'intérêt des Polynésiens, ce qui, peut-être, n'a pas toujours été le cas.

Aujourd'hui, la nouvelle génération politique ne conçoit plus l'autonomie comme un combat, mais plutôt comme un outil au service du développement du territoire, en partenariat avec l’État, mais avec le désir d'intégrer davantage la Polynésie française aux stratégies de l'Union européenne, notamment en matière de recherche, d'innovation, d'éducation, de formation et de culture. Notre génération est parfaitement adaptée à la mondialisation et qui, de ce fait, aspire à prendre sa part dans les grands enjeux environnementaux et économiques de demain.

La Polynésie française possède des institutions vivantes où peuvent se développer le débat démocratique et républicain.

Malgré sa fragilité actuelle, nous avons la volonté et la possibilité de redéfinir des objectifs et des conditions qui permettront le développement économique, social et culturel en faisant disparaître ce « mal développement » dont nous souffrons aujourd'hui.

Nous aspirons à un partenariat rénové « Polynésie française – France – Union européenne » basé sur des relations, non seulement juridique et constitutionnelle mais davantage orienté par des expertises du potentiel exogène et par la créativité politique.

Ainsi, la Polynésie pourrait être un bassin d'application de recherche et de projets innovants, tant au niveau de l’économie bleue, que des énergies renouvelables. Nous pourrions également construire une économie numérique H24 avec les entreprises nationales et européennes centrées autour du méridien du Greenwich (Londres – Paris – Malte), et garantir un peu plus leur compétitivité mondiale, en exploitant par la délocalisation de personnels (et surtout la « matière grise de l’entreprise ») deux fois la plage horaire de travail d’une journée décalée de douze heures.

A l'heure où les grands pays se tournent vers les océans, que la moitié des pays du G20 ont une façade sur l’océan Pacifique, la France qui cherche à retrouver son rang mondial, se doit de décomplexer son partenariat avec la Polynésie française, collectivité d’outre-mer, rappelons-le, constituée de 5 millions de Km2 dont 999 millièmes d'eau.

L’Autonomie, avec quelques ajustements de la loi organique, n’est pas un frein à cette ambition partagée.

 

Peut-on parler d’ « identité heureuse » lorsqu’on évoque l’identité polynésienne et pour quelle raisons ?

 

Notre identité ne découle ni d'un repli ni d'un isolement mais, probablement depuis la nuit des temps, d'échanges, de compromis ou de négociations. Nos aïeux étaient de grands voyageurs. Ayant parcouru tout l’océan Pacifique, nous pouvons les reconnaître comme les premiers grands navigateurs de l’Humanité. L'idée d'un isolement nous est, contrairement à ce que l'on croit souvent, totalement étrangère.

Les Polynésiens, entrés de plain-pied dans la modernité, assument pleinement la variété de leur société, ils la conçoivent comme un gain, si ce n’est une supériorité, et entendent apporter leur contribution à la définition d’une universalité ouverte et pragmatique.

Les jeunes Polynésiens sont connectés au monde entier, le génie maritime des Anciens va certainement se muer en inventivité technologique à venir.

Nous sommes en mesure d'affirmer que nous avons atteint aujourd'hui ce point d'évolution où nous pouvons inscrire durablement dans l'histoire de nouvelles actions, affirmer nos identités, être ensemble, avec la France, l'Europe et le monde, en poursuivant des objectifs communs mais sans oublier d'où nous venons, c'est-à-dire les racines qui nous distinguent.

Peu à peu, nous devenons ce que nous sommes, des océaniens aux cultures multiples qui adhérons totalement aux valeurs humanistes européennes et universelles.

Les populations océaniennes, formées par différentes cultures, à la fois attachées à leur culture initiale mais curieuses du monde et des autres font de l'Océanie des modèles de multiculturalisme, de plurilinguisme et d’œcuménisme qui pourraient intéresser au plus haut point l'Europe en ce moment.

Nous sommes Français et Européens, avec nos racines bien enfoncées dans la terre océanienne, prêts à relever les défis de la mondialisation qui nous attendent et à tenir bon.

Il s'agit bien, en effet, d'une « identité heureuse » telle que la défend notre candidat pour la France, Alain Juppé.